BOSTON — Le Dr Josué Renaud, de la New England Human Rights Organization (NEHRO), a livré à Rezo Nòdwès une appréciation particulièrement sévère du profil des personnalités qui entendent participer au processus électoral engagé sous le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé. À ses yeux, l’abondance de candidatures qu’il décrit comme « pro-pouvoir », provenant, selon ses termes, d’un système « corrompu, apatride et conzé », ne saurait, à elle seule, conférer une quelconque légitimité politique à un scrutin qu’il qualifie d’« élections mort-nées ». Il distingue principalement deux catégories de participants, auxquelles s’ajoutent plusieurs sous-catégories guidées, selon son analyse, par des intérêts politiques, économiques ou strictement circonstanciels.
Rezo Nòdwès : Malgré les conditions sécuritaires et les nombreuses incertitudes entourant le processus, pourquoi autant d’hommes et de femmes acceptent-ils encore d’inscrire leur parti ?
— « Il y a deux catégories d’individus qui vont s’inscrire et inscrire leur parti aux élections mort-nées d’Alix Didier Fils-Aimé. » La première, explique-t-il, regrouperait des acteurs issus d’anciens courants politiques, désormais réunis autour d’intérêts électoraux communs et devenus, selon son expression, des « amis-coquins », malgré leurs antagonismes historiques.
Il cite notamment des personnalités qu’il associe politiquement à la période du coup d’État de septembre 1991 et observe avec ironie leur rapprochement actuel avec des secteurs issus de la mouvance Lavalas. « L’ironie du sort, c’est de voir aujourd’hui des gens qui jubilaient au moment du coup d’État de septembre 1991 se retrouver politiquement à côté de ceux qui prétendaient défendre l’ordre constitutionnel », affirme-t-il.
Le responsable de NEHRO prend notamment l’exemple d’Emmanuel Ménard, présenté au cours de l’entretien comme une personnalité particulièrement visible à la Radio-Télévision Nationale d’Haïti au moment des événements de 1991. Il s’étonne de le voir aujourd’hui évoluer politiquement aux côtés de personnalités rattachées à Lavalas. Ces considérations traduisent l’interprétation politique du défenseur des droits humains sur les recompositions actuelles et ne constituent pas, à elles seules, une qualification juridique de la conduite individuelle des personnes citées pendant les événements de 1991.
Rezo Nòdwès : Pourquoi ces alliances vous paraissent-elles politiquement significatives ?
— « On arrive à voir Aristide s’asseoir à la même table politique que Michel Martelly pour arracher, pour humilier la Constitution de 1987 », ironise-t-il.
Selon cette analyse, la recomposition politique actuelle effacerait progressivement certaines des lignes de fracture qui avaient structuré la vie politique haïtienne depuis les années 1990. Des adversaires d’hier accepteraient désormais de se retrouver autour d’un même processus, moins en raison d’une convergence doctrinale qu’en fonction d’intérêts circonstanciels, au risque d’effacer de la mémoire politique les nombreuses victimes du sanglant coup d’État de septembre 1991.
Il invoque également la forte portée symbolique du 16 décembre 1990, date de l’élection de Jean-Bertrand Aristide. « C’est comme si l’on voulait dire : il n’y avait finalement rien de sérieux le 16 décembre 1990. Voilà ce qui reste de la Constitution de 1987 : nous l’avons éliminée », lance-t-il sur un ton sarcastique.
À ses yeux, cette convergence entre anciens adversaires dépasserait le simple arrangement électoral : elle traduirait l’effacement progressif des repères idéologiques au profit d’alliances orientées vers la conquête ou la conservation du pouvoir.
Rezo Nòdwès : Quelle est la deuxième catégorie que vous identifiez ?
— « Ce sont parfois des professionnels, des gens qui ont étudié, qui possèdent des diplômes universitaires, mais qui n’ont pratiquement aucune autonomie économique parce que leur principal employeur demeure l’État. Se la sèlman pou yo fè kòb sal. » — C’est leur seul moyen de gagner de l’argent sale, peut-on traduire.
Selon cette lecture, certains candidats accepteraient de participer moins par conviction politique ou par anticipation réaliste d’une victoire que par dépendance économique, proximité avec l’appareil public ou espoir d’intégrer ultérieurement l’administration.
Pour résumer le rôle qu’il leur attribue, le défenseur des droits humains emploie une expression anglaise : « fill in the blank », autrement dit, remplir les cases vides.
« Ils savent pertinemment qu’ils ne vont probablement rien gagner. Personne ou presque ne connaît ces candidats, mais ils seront là pour remplir les listes et augmenter les chiffres », affirme-t-il, avant d’évoquer des paiements ou des promesses de rémunération qui, selon lui, conduiraient certains participants à « traîner la République dans la boue ».
L’objectif serait, poursuit-il, de produire une masse statistique suffisamment importante pour permettre au pouvoir de présenter le processus comme bénéficiant d’une large participation. « Il faut faire croire que quelque chose de valable est en train d’être réalisé pour la République et satisfaire également la communauté internationale », avance-t-il.
La multiplication des candidatures deviendrait ainsi, selon son argumentaire, un instrument de communication politique : beaucoup de partis, beaucoup de candidats, beaucoup d’inscriptions et, par conséquent, l’apparence d’un processus dynamique. Mais cette arithmétique électorale suffit-elle à établir la crédibilité d’une consultation populaire ?
Rezo Nòdwès : Vous évoquez deux grandes catégories. Reconnaissez-vous cependant l’existence d’autres profils ?
— « Oui, il existe des sous-catégories. »
Parmi elles figureraient des citoyens, des professionnels ou des aspirants candidats qui ne partageraient pas nécessairement l’optimisme affiché par le pouvoir, mais décideraient néanmoins de s’inscrire afin de demeurer présents dans le jeu politique.
« Certains disent : nous allons être là ; peut-être que notre présence empêchera certaines manœuvres dilatoires ou certaines magouilles », explique-t-il.
Ce groupe serait, selon lui, nettement moins nombreux. Ses membres estimeraient que leur participation pourrait permettre une forme de surveillance interne du processus ou contenir certaines pratiques contestables. Ils pourraient également considérer leur inscription comme une occasion à saisir : si les élections avaient finalement lieu, leur présence leur offrirait une possibilité d’accéder au Parlement et, selon l’expression employée au cours de l’entretien, d’éviter « une 51e législature plus pourrie, plus vendue que les deux précédentes ».
Le tableau dressé au cours de l’entretien fait ainsi apparaître plusieurs profils : des acteurs engagés dans des recompositions politiques autrefois difficilement concevables, des professionnels économiquement dépendants de l’État, des candidatures destinées à « remplir les cases » et une minorité convaincue que sa présence pourrait limiter certaines dérives ou lui permettre de saisir une occasion politique.
« On peut remplir toutes les cases que l’on veut. Cela ne change pas les conditions dans lesquelles le pays se trouve », résume le responsable de NEHRO.
L’entretien accordé à Rezo Nòdwès ramène finalement le débat à une distinction fondamentale entre arithmétique électorale et légitimité démocratique. Une profusion de partis et de candidats peut donner l’image d’une compétition pluraliste ; elle ne répond cependant pas, à elle seule, aux interrogations concernant la sécurité, l’indépendance des institutions électorales, l’égalité entre compétiteurs et la confiance de la population. Une élection acquiert-elle sa crédibilité parce que les listes sont remplies ou parce que les citoyens disposent réellement des conditions nécessaires à l’exercice libre, sécurisé et souverain de leur suffrage ?
cba

