Alix Didier Fils-Aimé vient de terminer sa tournée dans le Grand Sud. Lui, le Premier ministre de facto, a voyagé par hélicoptère. Son imposante escorte automobile, elle, l’attendait déjà sur place. Comment ces véhicules ont-ils traversé un territoire dont plusieurs axes routiers restent sous la menace permanente des gangs ? Selon des témoignages recueillis près du port de Petit-Goâve, le convoi aurait tout simplement pris la mer. La même méthode, diton, a déjà été utilisée lors de sa tournée dans le Nord : le chef du gouvernement dans les airs, son cortège sur l’eau.
On ne saurait inventer un symbole plus parfait de l’Haïti d’aujourd’hui. L’État existe, oui. Mais uniquement pour celui qui le dirige. Pour le reste du pays, les routes restent des zones de non-droit où l’on circule au péril de sa vie, de ses biens et de sa dignité.
Et pendant ce temps, le Conseil Électoral Provisoire, avec un sérieux digne des plus grands moments de comédie, continue de nous parler d’élections. Le premier tour serait prévu pour le 13 décembre 2026. Nous sommes à quatre mois de cette date fatidique. Quatre mois pour
prétendre organiser un scrutin national dans un pays où le Premier ministre lui-même ne peut se déplacer d’une région à l’autre sans fractionner son cortège entre le ciel et la mer.
Comment le CEP ose-t-il encore tenir un discours de « processus électoral en cours » ? Comment peut-on sérieusement parler d’inscription des électeurs, de campagne, de centres de vote et de transport de matériel sensible quand les axes principaux du pays restent des corridors de l’insécurité ? Les bulletins de vote voyageront-ils aussi par hélicoptère ? Les urnes prendront-elles le bateau ? Les observateurs internationaux devront-ils, eux aussi, scinder leur délégation entre air et mer ?
Et après le scrutin ? Supposons un instant que l’on parvienne, par miracle ou par magie, à élire un président, des députés et des sénateurs. Ces nouvelles autorités devront-elles, elles aussi, se déplacer comme des princes en exil dans leur propre pays ? Le futur président de la République prendra-t-il l’hélicoptère pendant que son escorte attendra sagement au port ? Les sénateurs de la Grand’Anse ou du Nord-Ouest devront-ils négocier un passage maritime pour venir siéger à Port-au-Prince ? Le Parlement lui-même deviendra-t-il une institution flottante, mi-aérienne, mi-maritime ?
On est en plein théâtre. Un théâtre où le comique de situation dispute sans cesse le tragique de la réalité. D’un côté, un pouvoir qui se déplace en mode « opération spéciale » pour aller inaugurer des écoles et serrer des mains. De l’autre, un Conseil électoral qui feint de croire que l’on peut organiser des élections générales dans un pays où l’État n’a même plus la capacité d’assurer la libre circulation de son propre chef de gouvernement.
L’ironie est cruelle. Plus le territoire se fragmente, plus le discours officiel sur « le retour à l’ordre constitutionnel » devient emphatique. Plus les routes se ferment, plus on multiplie les
notes de presse sur le calendrier électoral. Plus la population est prise en otage par l’insécurité, plus on lui promet des urnes.
Ce n’est plus de la gouvernance. C’est une représentation. Une pièce de boulevard jouée sur les ruines de la République. Le Premier ministre vole au-dessus des gangs. Son escorte contourne les gangs par la mer. Et le CEP, lui, prétend faire voter le peuple… à travers les gangs.
À quatre mois du 13 décembre, la question n’est plus de savoir si les élections auront lieu. La question est de savoir jusqu’où ira cette farce avant que le rideau ne tombe définitivement sur ce que l’on appelle encore, par habitude ou par pitié, la démocratie haïtienne.
Car au fond, ce que cette tournée révèle avec une clarté douloureuse, c’est que l’État haïtien, dans sa forme actuelle, n’est plus capable de se déplacer librement sur son propre sol. Alors comment pourrait-il organiser, sécuriser et garantir un scrutin national ?
Le théâtre continue. Les acteurs jouent. Le public, lui, regarde… et attend, une fois de plus, que la pièce finisse mal.

