17 août 2026
Haïti : Élections sous haute tension, insécurité en pleine expansion et classe politique à l’épreuve
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Haïti : Élections sous haute tension, insécurité en pleine expansion et classe politique à l’épreuve

Par Reynoldson MOMPOINT

Cap-Haïtien, le 17 août 2026

Haïti avance vers les élections comme on avance sur un champ de mines : avec l’espoir d’atteindre l’autre rive, mais avec la certitude que chaque pas peut provoquer une nouvelle déflagration.

À quelques mois d’un scrutin censé remettre le pays sur les rails institutionnels, la réalité nationale demeure implacable : l’insécurité continue de grignoter le territoire, les déplacements forcés se multiplient, les acteurs politiques se divisent et le Conseil électoral provisoire accélère la mécanique électorale. Le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé veut donner l’image d’un État en mouvement. Mais la question fondamentale demeure : peut-on organiser des élections crédibles dans un pays où l’État peine encore à garantir la sécurité de ses citoyens ?

Le paradoxe haïtien est désormais évident : le calendrier électoral avance plus vite que la reconquête du territoire.

Le CEP accélère, la réalité sécuritaire ralentit

Le Conseil électoral provisoire ne chôme pas. Il a lancé les opérations d’inscription des électeurs, ouvert de nouveaux Centres d’inscription et de vote et publié le calendrier électoral 2026-2027. Le 13 août, il annonçait notamment l’ouverture de 32 nouveaux centres dans le département de l’Ouest.

Le CEP a également publié la liste définitive des structures politiques agréées. Selon l’institution, 17 groupements réunissant 228 partis politiques ont reçu un avis favorable dans la perspective des prochaines compétitions électorales. Sur le papier, tout semble donc fonctionner. Mais Haïti n’est pas un simple calendrier. Une élection ne se résume pas à imprimer des bulletins, ouvrir des bureaux de vote et publier des listes de candidats. Elle suppose un territoire accessible, une population capable de se déplacer librement, une administration fonctionnelle et une police en mesure de protéger électeurs, candidats, observateurs et centres de vote. Or c’est précisément là que le bât blesse.

613 morts : le chiffre qui devrait faire trembler la classe politique

Les données des Nations unies sont suffisamment lourdes pour interdire toute légèreté. Entre le 6 mars et le 31 juillet 2026, au moins 613 personnes ont été tuées et 375 autres blessées dans le cadre de la recrudescence des violences armées. Derrière ces chiffres, il y a des familles décimées, des enfants traumatisés, des commerçants ruinés, des travailleurs empêchés de rejoindre leur emploi et des citoyens qui ne savent plus si leur quartier sera encore habitable demain.

Plus de 18 000 personnes ont également été déplacées, selon les données rapportées à partir du dernier bilan onusien. Voilà le véritable bulletin de santé du pays.

Pendant que les responsables politiques parlent de sièges au Parlement, de candidatures et de regroupements électoraux, une partie de la population parle d’abord de survie. Pendant que certains préparent leurs affiches, des familles cherchent un endroit où dormir. Pendant que les partis calculent leurs alliances, des citoyens calculent leurs chances de rentrer vivants chez eux.

C’est cette contradiction que le pouvoir ne peut pas contourner.

Fils-Aimé face au dilemme du siècle

Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé est placé devant une équation particulièrement difficile. Il doit organiser les élections. Mais il doit également restaurer l’autorité de l’État. Il doit rassurer les partenaires internationaux. Mais il doit surtout rassurer la population haïtienne. Il doit démontrer que son gouvernement est capable de conduire le pays vers une transition démocratique. Mais cette démonstration ne pourra être crédible que si les citoyens peuvent effectivement exercer leurs droits politiques.

En mai dernier, Fils-Aimé avait lui-même reconnu que les conditions sécuritaires ne permettaient pas d’organiser des élections en août, tout en exprimant son souhait de voir le pays voter avant la fin de l’année et disposer d’un nouveau président au début de février 2027. Depuis, la machine électorale a néanmoins continué à avancer. La question n’est donc plus seulement de savoir si les élections auront lieu, mais dans quelles conditions elles pourront avoir lieu.

228 partis : démocratie ou inflation politique ?

L’annonce des 228 partis réunis au sein de 17 groupements pose une autre question fondamentale. Haïti souffre-t-elle d’un déficit de partis politiques ou d’un déficit de projet national ?

Le chiffre est impressionnant. Mais il ne suffit pas à prouver la vitalité démocratique. Une démocratie solide n’est pas celle qui possède le plus grand nombre de partis. C’est celle où les citoyens disposent d’alternatives politiques crédibles, structurées et capables de présenter des programmes cohérents.

La multiplication des formations politiques peut aussi devenir le symptôme d’une politique fragmentée, personnalisée et souvent construite autour des ambitions individuelles.

228 partis ne signifient pas 228 visions pour Haïti. Ils peuvent même parfois signifier 228 véhicules pour accéder au pouvoir.

Le véritable test sera donc celui des programmes, de l’intégrité des candidats, de leur capacité à expliquer comment ils comptent restaurer la sécurité, relancer l’économie, réformer la justice, combattre la corruption et reconstruire l’État.

Le cas Pitit Dessalines : le boycott peut-il produire une alternative ?

Dans ce contexte, la position de certains acteurs politiques qui annoncent leur refus de participer aux élections mérite d’être examinée avec sérieux.

Le boycott électoral est un instrument politique légitime dans une démocratie. Mais il comporte un risque considérable : laisser le terrain électoral à ceux que l’on prétend combattre. Si un parti considère que le processus est biaisé, il doit présenter des arguments, produire des preuves, saisir les mécanismes de contestation prévus par la loi et mobiliser l’opinion publique. Refuser de participer peut être une stratégie. Mais refuser de participer tout en espérant influencer le résultat est une autre affaire.

L’histoire politique haïtienne démontre d’ailleurs que les boycotts et contestations électorales ont souvent produit davantage de crises qu’ils n’ont permis de résoudre les problèmes institutionnels. Le débat actuel ne devrait donc pas être réduit à une opposition entre « pour » ou « contre » les élections.

La vraie question est : quelles garanties faut-il obtenir pour que le scrutin soit acceptable ?

La sécurité : le véritable test de Fils-Aimé

Le gouvernement affirme vouloir renforcer la coordination entre la PNH, les Forces armées d’Haïti et les structures chargées de combattre les gangs.

En mai, les autorités avaient annoncé une intensification des opérations visant à reprendre les territoires contrôlés par les groupes armés, avec une coordination renforcée entre les forces nationales et la Force de répression des gangs. Mais les chiffres restent cruels.

La population ne juge pas un gouvernement à la qualité de ses communiqués. Elle le juge à la possibilité de circuler. Elle le juge à la capacité d’ouvrir les écoles. Elle le juge à la sécurité des marchés. Elle le juge à la protection des entreprises. Elle le juge à la possibilité de rentrer chez soi le soir sans savoir si une balle perdue, un barrage ou un groupe armé décidera de son destin.

La sécurité n’est donc pas un chapitre parmi d’autres de l’agenda électoral. Elle est la condition de possibilité de toute l’élection.

Mario Andrésol et la nouvelle bataille sécuritaire

La présence de Mario Andrésol dans l’appareil sécuritaire donne également une dimension particulière à cette phase. Ancien directeur général de la PNH, Andrésol dispose d’une longue expérience dans les domaines policier et sécuritaire.

Son défi est immense : contribuer à faire passer l’État d’une posture essentiellement défensive à une stratégie de reconquête territoriale durable. Mais une offensive sécuritaire ne peut pas seulement consister à chasser temporairement des gangs d’un quartier pour les voir réapparaître dans un autre. Il faut reprendre le territoire. Mais il faut aussi y remettre l’État.

Une route sécurisée sans justice demeure fragile. Un quartier repris sans services publics reste vulnérable. Une opération militaire sans reconstruction institutionnelle n’est qu’une victoire temporaire.

La communauté internationale ne peut pas voter à la place des Haïtiens

L’autre dimension de la crise est internationale. Depuis plusieurs années, Haïti vit sous assistance sécuritaire, diplomatique et financière étrangère. Mais aucune force internationale ne peut remplacer durablement l’État haïtien.

Les Nations unies elles-mêmes constatent les limites du déploiement de la Force de répression des gangs. Le bilan disponible indique que la force internationale n’a pas encore joué le rôle offensif que beaucoup espéraient contre les groupes armés.

Haïti ne peut donc pas construire son avenir autour d’une attente permanente envers l’étranger. Les partenaires internationaux peuvent soutenir. Ils peuvent financer. Ils peuvent former. Ils peuvent accompagner. Mais la responsabilité historique de reconstruire l’État demeure haïtienne.

L’élection ne doit pas devenir une opération de communication

Le gouvernement doit maintenant répondre à une question simple : quelle Haïti veut-il présenter aux électeurs ? Une Haïti où le vote est techniquement organisé mais territorialement impossible ? Une Haïti où certains citoyens votent pendant que d’autres sont déplacés ? Une Haïti où les partis sont nombreux mais où les citoyens demeurent sans sécurité ? Une Haïti où les résultats sont publiés mais où une partie de la population refuse de reconnaître la légitimité du processus ?

Si telle est la perspective, alors le pays risque de fabriquer une nouvelle crise au lieu de sortir de l’ancienne. Le scrutin doit être non seulement organisé, mais accepté. Et pour être accepté, il doit être crédible.

Le CEP a maintenant une responsabilité historique

Le CEP affirme son engagement en faveur de l’inclusivité, de l’impartialité, de la transparence, de l’intégrité et de la responsabilité démocratique. Ces mots sont importants. Mais ils doivent devenir des actes.

Le CEP devra notamment démontrer qu’aucun parti ne bénéficie d’un traitement privilégié, que les règles sont identiques pour tous, que les contestations sont traitées conformément au droit et que la sécurité électorale n’est pas utilisée comme instrument politique.

L’institution électorale ne doit appartenir ni au gouvernement, ni à l’opposition, ni à la communauté internationale.

Le CEP appartient au processus démocratique. Sa crédibilité sera l’un des principaux déterminants de la crédibilité du prochain pouvoir.

Et le peuple dans tout cela ? C’est peut-être la question la plus importante. 

Depuis trop longtemps, la politique haïtienne parle au nom du peuple sans véritablement écouter le peuple.

Le peuple veut-il encore des élections ? Oui, probablement.

Mais il veut surtout vivre. Il veut travailler. Il veut étudier. Il veut circuler. Il veut enterrer ses morts sans avoir à traverser un barrage armé. Il veut pouvoir parler politique sans risquer sa vie. Il veut un État. Pas seulement un gouvernement. Pas seulement un président. Pas seulement des parlementaires. Un État.

Haïti à la croisée des chemins

Le pays se trouve aujourd’hui à un moment de vérité. D’un côté, une machine électorale qui accélère. De l’autre, une crise sécuritaire qui continue de tuer. Au milieu, une classe politique profondément fragmentée, une population épuisée et une communauté internationale qui cherche encore la bonne formule pour accompagner Haïti sans gouverner à sa place.

Le gouvernement Fils-Aimé n’a donc pas droit à l’erreur. Le CEP n’a pas droit à l’improvisation. Les partis politiques n’ont pas droit au cynisme. L’opposition n’a pas droit au boycott facile. Et la communauté internationale n’a pas droit à l’illusion qu’une solution importée pourra remplacer la volonté politique nationale. Haïti n’a pas seulement besoin d’élections. Haïti a besoin d’une sortie de crise. L’élection doit être le commencement d’une reconstruction institutionnelle, et non le décor d’une nouvelle bataille pour le pouvoir.

Car si l’on organise des élections sans sécurité, on risque d’élire des représentants dans un pays que l’État ne contrôle pas. Si l’on organise des élections sans confiance, on risque de produire des résultats que personne ne reconnaîtra. Et si l’on organise des élections sans projet national, on ne fera que changer les occupants des fauteuils sans changer le destin du pays.

Le temps des slogans est terminé. Le temps des comptes commence. Haïti doit désormais choisir entre deux chemins : continuer à administrer la crise ou commencer enfin à construire l’État. Et cette fois, le peuple ne demande pas des promesses. Il demande des preuves.

Reynoldson MOMPOINT

Avocat-Journaliste-Communicateur Social

+50937186284

mompointreynoldson@gmail.com

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