12 août 2026
Haïti | Conseil des ministres : plus de vingt heures après « les travaux se poursuivent », le gouvernement n’a toujours rien à annoncer
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Haïti | Conseil des ministres : plus de vingt heures après « les travaux se poursuivent », le gouvernement n’a toujours rien à annoncer

Port-au-Prince promet la lune, Washington ferme les portes : TPS supprimé, visas bloqués, convocations de l’ICE, bracelets électroniques et expulsions en préparation. À force de décisions administratives, l’Haïtien devient-il le nouveau « pestiféré » migratoire, recherché à l’intérieur des États-Unis et indésirable à leurs frontières ?

PORT-AU-PRINCE/WASHINGTON — Port-au-Prince parle. Washington agit. Et, entre les deux capitales, c’est encore l’Haïtien qui paie.

Mardi, la Primature annonçait avec solennité un Conseil des ministres présidé par Alix Didier Fils-Aimé à la Villa d’Accueil. « Plusieurs dossiers d’intérêt national », « principales priorités de l’action gouvernementale », « mesures et décisions nécessaires à la poursuite de l’action publique » : toute la grammaire institutionnelle y était. Puis cette formule laissée comme un générique de fin : « Les travaux se poursuivent. »

Vingt heures plus tard : toujours pas de relevé public détaillé des décisions sur les canaux officiels consultés.

Pas de liste de mesures. Pas d’explication circonstanciée sur la sécurité. Pas de dispositif annoncé pour les centaines de milliers d’Haïtiens dont le statut migratoire américain vient de basculer. Pas davantage, à ce stade, de grande offensive diplomatique rendue publique contre les décisions successives de Washington.

Pendant que le gouvernement haïtien explique que « les travaux se poursuivent », ceux de Washington, eux, produisent déjà leurs effets.

À Washington, les décisions ne “se poursuivent” pas : elles tombent

La Cour suprême américaine a rendu, le 25 juin 2026, une décision défavorable aux contestataires de la suppression du Temporary Protected Status d’Haïti. La haute juridiction a renversé les décisions inférieures accordant une protection provisoire et renvoyé les dossiers devant les juridictions concernées. Elle a notamment conclu que les bénéficiaires ne pouvaient conserver l’injonction provisoire sur les fondements présentés.

L’USCIS indique désormais officiellement que la désignation TPS d’Haïti est terminée depuis le 27 juillet 2026.

Conséquence : environ 350 000 Haïtiens, selon les estimations rapportées par la presse américaine, se retrouvent directement exposés à une nouvelle réalité migratoire, selon leur situation individuelle : perte de la protection attachée au TPS, fragilisation du droit au travail et possibilité d’une procédure d’éloignement lorsqu’aucun autre fondement légal de séjour ne les protège.

Mais Washington est allé beaucoup plus loin.

Depuis le 1er janvier 2026, le Département d’État applique la Proclamation présidentielle 10998 : Haïti figure parmi 19 pays dont les ressortissants sont soumis à une suspension complète de délivrance de visas immigrants et non-immigrants, sous réserve d’exceptions déterminées. Les résidents permanents, certains diplomates, certains doubles nationaux et quelques catégories particulières échappent notamment à cette interdiction.

Autrement dit : pour beaucoup d’Haïtiens qui sont dehors, la porte américaine se ferme ; pour beaucoup de ceux qui sont déjà dedans, la protection disparaît.

Voilà le tableau.

L’Haïtien, “pestiféré” administratif ?

Le terme est volontairement brutal. Mais comment qualifier politiquement l’accumulation ?

Nationalité placée sur la liste des pays faisant l’objet d’une suspension générale de visas.

TPS supprimé.

Permis de travail liés au TPS affectés.

Convocations par l’ICE.

Surveillance électronique.

Menace d’arrestation ou d’expulsion pour ceux qui ne disposent plus d’un autre statut les autorisant à demeurer légalement aux États-Unis.

Des Haïtiens de Springfield, dans l’Ohio, sont désormais convoqués dans des bureaux de l’immigration. Certains en ressortent avec un bracelet électronique GPS attaché à la cheville. Le Washington Post rapporte qu’une cinquantaine de ressortissants haïtiens avaient été convoqués lors d’une première vague et qu’un responsable de l’administration Trump avait confirmé le dispositif de convocations et de surveillance.

The Guardian raconte ce mercredi 12 août le cas de Monsanto Maler.

Arrivé aux États-Unis en 2023 après avoir fui les violences en Haïti, il est sorti dimanche d’un bureau de l’ICE de Blue Ash avec un bracelet électronique à la cheville. Quelques mètres après la porte, l’homme a caché son visage, éclaté en sanglots et s’est effondré sur le béton.

Voilà désormais une image de l’Amérique haïtienne de 2026 : des papiers d’immigration éparpillés sur le trottoir et un boîtier électronique fixé à la jambe.

Pendant ce temps, à Port-au-Prince : « Les travaux se poursuivent. »

Washington : “N’allez surtout pas en Haïti”… mais les Haïtiens peuvent y retourner

Le Département d’État américain maintient Haïti au niveau 4 — “Do Not Travel”, son niveau maximal d’avertissement. L’avis, actualisé en juillet, recommande aux citoyens américains de ne pas se rendre en Haïti en raison notamment de la criminalité, des enlèvements, du terrorisme, des troubles civils et des limitations du système de santé. Il précise également que la capacité du gouvernement américain à fournir une assistance d’urgence à ses propres citoyens y demeure extrêmement limitée.

Washington dit donc à l’Américain :

N’y allez pas.

Mais à l’Haïtien qui perd son TPS :

Vous pourriez devoir y retourner.

Le Département d’État reconnaît lui-même que les enlèvements sont répandus, que la criminalité violente demeure élevée et que les capacités des forces de l’ordre haïtiennes pour répondre aux crimes graves sont extrêmement limitées dans plusieurs régions.

Voilà précisément le dossier qui devrait avoir occupé une place majeure au Conseil des ministres haïtien.

Conseil des ministres : et la diaspora, Monsieur le Premier ministre ?

Qu’a décidé le gouvernement Fils-Aimé sur cette urgence ?

La ministre des Affaires étrangères a-t-elle présenté une stratégie diplomatique ?

La ministre des Haïtiens vivant à l’étranger a-t-elle proposé un dispositif juridique d’assistance aux familles ?

Des consultations ont-elles été ouvertes avec Washington ?

Des moyens ont-ils été mobilisés pour aider les ressortissants encore éligibles à l’asile ou à d’autres voies légales ?

Quel dispositif Port-au-Prince prépare-t-il pour ceux qui pourraient être effectivement expulsés ?

Comment réinsérer des milliers de personnes dans un pays où Washington interdit lui-même à ses propres citoyens de voyager ?

Ces questions ne relèvent pas de la rhétorique partisane. Elles appartiennent aux obligations élémentaires d’un État envers ses ressortissants.

Or, plus de vingt heures après l’annonce de cette réunion gouvernementale présentée comme consacrée aux « dossiers d’intérêt national », l’opinion ignore toujours si cette catastrophe migratoire figurait même à la table du Conseil.

A Port-au-Prince, on promet toujours demain

L’ironie politique est difficile à manquer.

Le pouvoir Fils-Aimé promet la sécurité.

Il promet les élections.

Il promet la reconstruction institutionnelle.

Il promet le retour à la normalité.

Il promet aux Haïtiens que demain sera différent.

Mais l’administration américaine, elle, prend ses décisions sur l’Haïti d’aujourd’hui.

Un Haïti placé sous « Do Not Travel ».

Un Haïti dont les ressortissants sont frappés par une suspension générale de visas, avec exceptions.

Un Haïti dont des centaines de milliers de citoyens perdent le TPS.

Un Haïti vers lequel l’ICE prépare des éloignements.

Un Haïti dont certains ressortissants doivent désormais marcher dans les rues américaines avec un appareil de surveillance fixé à la cheville.

Et voici peut-être le plus terrible : l’Haïtien finit par n’avoir de véritable refuge nulle part.

Chez lui, il fuit les gangs.

À l’étranger, son passeport lui ferme des portes.

Aux États-Unis, un statut qui lui permettait de travailler légalement disparaît.

À Springfield, certains font leurs valises.

À Blue Ash, certains ressortent de l’ICE sous surveillance électronique.

À Port-au-Prince, le gouvernement convoque un Conseil des ministres.

Puis le communiqué s’arrête sur cinq mots :

« Les travaux se poursuivent. »

Vingt et une heures après, il faudrait peut-être remplacer la formule par une question beaucoup plus embarrassante :

Pendant que Washington décide du sort des Haïtiens, qu’a donc décidé le gouvernement d’Haïti pour les défendre ?

Elco et cba | Rezo Nòdwès

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