Élections de Fils-Aimé | Un train lancé vers le 13 décembre sans rails, avec environ 250 000 électeurs enregistrés après plus d’un mois pour un corps électoral potentiel dépassant six millions de personnes. En novembre 2016, Haïti comptait 6 189 253 électeurs inscrits. Dix ans plus tard, l’architecture électorale portée par le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé avance à marche forcée, sur fond d’insécurité, de mobilité territoriale restreinte et de contestation juridique autour du référendum constitutionnel annoncé le même jour que les élections.
PORT-AU-PRINCE, 21 août 2026 — Un peu plus d’un mois après le lancement, le 20 juillet, des opérations d’inscription électorale, environ 250 000 personnes ont été enregistrées, selon les informations disponibles à ce stade, dans un pays de près de 12 millions d’habitants et disposant historiquement d’un corps électoral dépassant les six millions d’inscrits. Le chiffre demande encore une consolidation officielle nationale du CEP, mais son ordre de grandeur, s’il est confirmé, mesure l’étroitesse de la mobilisation à moins de quatre mois du scrutin présidentiel et législatif fixé au 13 décembre 2026. Le calendrier officiel accorde pourtant 86 jours à l’inscription, du 20 juillet au 13 octobre. Le CEP reconnaît lui-même que l’exécution de ce calendrier demeure subordonnée à « l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable » et à la disponibilité des ressources financières.
La faiblesse numérique prend une dimension particulière lorsqu’elle est replacée dans l’histoire électorale récente. Lors de la présidentielle du 20 novembre 2016, organisée sous la présidence provisoire de Jocelerme Privert, 6 189 253 électeurs étaient inscrits et seulement 18,11 % avaient participé au scrutin. Jovenel Moïse avait néanmoins obtenu 590 927 voix, soit 55,60 % des suffrages exprimés en sa faveur. Dix ans plus tard, l’enjeu n’est donc pas seulement de disposer d’une date sur un calendrier administratif : il consiste à établir si plusieurs millions de citoyens pourront effectivement s’inscrire, circuler, faire campagne et voter sans que leur résidence dans une zone contrôlée ou menacée par des groupes armés ne se transforme en facteur d’exclusion électorale. Associated Press rapportait encore fin juillet que les gangs contrôlaient environ 70 % de Port-au-Prince et que les principaux axes provinciaux demeuraient fortement perturbés.
Cette équation sécuritaire acquiert une dimension politique supplémentaire au regard des déplacements du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, qui défend la tenue des élections avant la fin de l’année. Lors de sa tournée récente dans le Grand Sud, le chef du gouvernement s’est déplacé par hélicoptère, tandis que, selon des témoignages recueillis par Rezo Nòdwès dans les environs du port de Petit-Goâve, les véhicules de son escorte auraient été acheminés par voie maritime. La même publication rapporte que l’ancien député Jean-Robert Bossé affirme avoir obtenu confirmation de cette logistique auprès de personnes présentes dans la zone. Cette situation nourrit une interrogation institutionnelle difficile à évacuer : si les plus hautes autorités de l’État doivent contourner les grands axes routiers pour assurer leurs propres déplacements, par quels dispositifs les candidats, agents électoraux, matériels sensibles, observateurs et électeurs pourront-ils circuler librement le 13 décembre ?
Le processus comporte en outre un contentieux constitutionnel autrement plus substantiel. Le CEP prévoit, le même 13 décembre, le premier tour de la présidentielle et des législatives ainsi qu’une « ratification populaire » des changements proposés à la Constitution. Or l’article 284-3 de la Constitution de 1987 interdit formellement toute consultation populaire destinée à modifier la Loi fondamentale par référendum. La Commission de Venise — organe consultatif du Conseil de l’Europe — avait déjà examiné en juin 2025 le projet haïtien de décret référendaire. Son avis insistait notamment sur la fiabilité des listes électorales, l’égalité d’accès au vote sur tout le territoire, la participation des déplacés, l’observation électorale et les garanties entourant l’administration du scrutin. Le diagnostic institutionnel était formulé dans le contexte d’une crise où Haïti était gouvernée depuis plusieurs années par des autorités dépourvues de mandat électif.
À quatre mois de l’échéance, le différentiel entre l’ambition calendaire et les capacités matérielles du processus devient ainsi l’un des principaux paramètres de sa crédibilité. Des échanges internationaux ont été engagés par le CEP avec plusieurs partenaires, notamment le Chili et le Brésil, tandis que trois conseillers électoraux doivent, selon les informations recueillies par Rezo Nòdwès, approfondir l’observation des pratiques électorales dans ces deux pays. Mais l’importation de savoir-faire administratif ne saurait résoudre, à elle seule, une difficulté d’une autre nature : le Chili comme le Brésil organisent leurs scrutins sous l’autorité effective de l’État et dans un ordre constitutionnel stabilisé. En Haïti, le 13 décembre 2026 dépendra moins de l’observation des procédures étrangères que de trois données vérifiables sur le territoire national : combien d’Haïtiens auront réellement accès à l’inscription, combien pourront se déplacer librement jusqu’aux centres de vote et sous quelle légalité constitutionnelle prétendra-t-on simultanément leur faire élire des dirigeants et modifier leur Constitution ?

