Au dernier jour de sa mission en Haïti, mercredi, le secrétaire général de l’Organisation des États américains a reçu un message qui tranche avec le ton résolument optimiste de ses propres déclarations tout au long de la semaine. Les groupements politiques DELIVRANS et SOL AYITI (Solidarité pour Ayiti Respire) ont saisi Albert Ramdin de préoccupations précises concernant la transparence, la neutralité institutionnelle et les conditions de participation au processus électoral actuellement en cours. La démarche vise, selon ses auteurs, à alerter l’organisation hémisphérique sur des risques susceptibles d’affecter la légitimité même du scrutin prévu le 13 décembre, et à solliciter un accompagnement international renforcé.
Cette alerte mérite d’être prise très au sérieux, précisément parce qu’elle contraste avec le récit institutionnel dominant de cette semaine. Tout au long de sa visite, Albert Ramdin a multiplié les déclarations encourageantes : les préparatifs du Conseil électoral provisoire avancent, la publication du calendrier électoral constitue une étape significative, la sécurité et le processus électoral doivent progresser de concert. Ce discours, cette chronique le soulignait lundi, n’a rien de nouveau . Il reprend, presque mot pour mot, les formules employées lors des précédentes visites du secrétaire général en juillet 2025, décembre 2025 et mars 2026. Mais l’intervention de DELIVRANS et SOL AYITI vient rappeler qu’en dessous de ce récit institutionnel lisse, des acteurs politiques directement engagés dans la compétition électorale nourrissent des doutes suffisamment sérieux pour les formaliser, par écrit, auprès de la plus haute autorité de l’organisation censée garantir la crédibilité du processus.
Le terme choisi par ces deux groupements (neutralité institutionnelle) mérite qu’on s’y attarde, car il ne relève pas d’une critique anodine. Une contestation portant sur la transparence des opérations électorales, aussi grave soit-elle, renvoie généralement à des questions techniques : sincérité du dépouillement, fiabilité des listes, accès équitable aux moyens de campagne. Une contestation portant sur la neutralité institutionnelle va plus loin : elle suggère un doute sur l’impartialité même des instances chargées d’organiser et de superviser le scrutin — un doute qui, si les faits venaient à le confirmer, saperait la légitimité du processus bien plus profondément qu’un simple dysfonctionnement logistique. Cette chronique évoquait, le 7 août, le rejet du calendrier électoral par le mouvement MOPELID au nom de l’exclusion socio-économique et sécuritaire d’une partie de la population. La démarche de DELIVRANS et SOL AYITI ajoute une dimension différente, et potentiellement plus grave encore, à ce concert de réserves : celle d’un scrutin dont l’arbitre lui-même pourrait ne pas être perçu comme équitable par une partie des compétiteurs.
C’est précisément ce type de signal que le passage répété d’Albert Ramdin en Haïti devrait permettre de faire remonter et de traiter avec sérieux, plutôt que de laisser noyer dans le flot des communiqués institutionnels bienveillants. Cette chronique posait, lundi, une question simple : cette cinquième visite du secrétaire général de l’OEA produira-t-elle, cette fois, des engagements datés et vérifiables plutôt qu’une nouvelle répétition des trois mêmes priorités thématiques ? L’alerte formelle de ces deux groupements politiques offre, paradoxalement, une occasion inespérée de répondre positivement à cette question.
Une saisine aussi précise, adressée directement au chef de la délégation internationale présente sur place, ne peut pas rester sans suite publique. L’OEA doit, dans les prochains jours, indiquer clairement quelles vérifications elle entend mener face à ces accusations de partialité institutionnelle, et selon quel calendrier elle communiquera ses conclusions. Faute de quoi cette alerte rejoindra, elle aussi, la longue liste des signaux d’alarme ignorés que cette chronique documente depuis des semaines.
Il y a, enfin, un enjeu de méthode qui dépasse le seul cas de DELIVRANS et SOL AYITI. Un processus électoral que plusieurs mouvements politiques et sociaux distincts (MOPELID début août, ces deux groupements aujourd’hui) jugent nécessaire de contester publiquement, chacun sous un angle différent, ne peut plus être présenté comme suivant son cours normal sans que ces contestations multiples ne fassent l’objet d’un examen contradictoire et transparent.
Le Conseil électoral provisoire, la Primature et l’Organisation des États américains ont désormais l’obligation morale, sinon institutionnelle, de répondre publiquement et point par point à ces préoccupations plutôt que de laisser le calendrier électoral avancer comme si aucune voix discordante ne s’était fait entendre. À quatre mois du scrutin, la crédibilité du processus se joue précisément dans la manière dont ces alertes seront (ou ne seront pas) traitées. La mission d’Albert Ramdin s’est achevée hier ; sa véritable épreuve, elle, ne fait peut-être que commencer.
Jean Clyde Desroseaux

