Préface / Prefas
Par Robert Berrouët-Oriol, linguiste-terminologue
Job Silvert, linguiste-traductologue
Montréal / Port-au-Prince, le 5 octobre 2026
« L’Édit du Roi portant règlement pour le gouvernement des esclaves dans les îles de l’Amérique », promulgué en mars 1685 sous l’autorité de Louis XIV, occupe une place centrale dans l’histoire juridique et politique de la France coloniale. Ce texte, devenu au fil du temps le « Code noir », constitue l’un des fondements normatifs de l’ordre esclavagiste instauré dans les possessions françaises d’outre‑mer. Il ne s’agit pas seulement d’un corpus législatif destiné à encadrer les pratiques des colons : l’Édit de 1685 est un instrument de gouvernement, un dispositif de régulation sociale et un cadre d’organisation des sociétés coloniales fondées sur l’asservissement. [Annotation 1 : L’appellation « Code noir » n’est pas contemporaine de 1685 ; elle apparaît dans les usages administratifs du XVIIIᵉ siècle et se fixe dans la littérature juridique du XIXᵉ siècle.]
Dans le contexte du XVIIᵉ siècle, la monarchie absolue cherche à affirmer son autorité sur les îles de l’Amérique en imposant un cadre légal uniforme. L’Édit de 1685 répond à cette volonté de centralisation en définissant les obligations des maîtres, les conditions de vie des esclaves, les modalités de punition, les règles de baptême et d’instruction religieuse, ainsi que les mécanismes de contrôle exercés par les autorités coloniales. Il vise à discipliner les pratiques des colons, à réduire les disparités locales et à assurer une gestion cohérente de la main‑d’œuvre servile. [Annotation 2 : Le texte est rédigé par Colbert de Seignelay, fils de Jean‑Baptiste Colbert, dans une logique de rationalisation administrative inspirée des réformes métropolitaines.]
Par son caractère prescriptif, l’Édit de 1685 institue une véritable grammaire juridique de l’esclavage. Il s’impose aux gouverneurs, aux administrateurs, aux tribunaux et aux propriétaires, en définissant les contours d’un ordre social fondé sur la hiérarchisation raciale et la violence légale. Il devient un outil de gouvernementalité, au sens foucaldien du terme, en organisant, régulant et surveillant les populations coloniales. [Annotation 3 : La notion de « gouvernementalité » renvoie à l’ensemble des techniques par lesquelles l’État exerce son pouvoir sur les populations, selon Michel Foucault : Sécurité, territoire, population (1978).]
La portée historique de cet Édit dépasse largement son cadre d’application initial. Il influence les pratiques administratives, les représentations sociales et les structures économiques des colonies françaises pendant plus d’un siècle. Il inspire également les législations ultérieures, notamment l’Édit de 1723 pour la Louisiane et celui de 1724 pour les Antilles, qui en reprennent la logique tout en l’adaptant aux réalités locales. [Annotation 4 : Les Édits de 1723 et 1724 sont souvent considérés comme des « révisions » du Code noir, mais ils constituent en réalité des réécritures adaptées à des contextes coloniaux distincts.]
La traduction en créole haïtien –par James FLEURISSAINT–, de cet Édit royal revêt, dans ce cadre, une importance historique et pédagogique majeure. Elle permet d’inscrire ce texte fondateur dans la mémoire linguistique, culturelle et intellectuelle de la société haïtienne contemporaine. En rendant accessible, dans la langue du pays, un document longtemps réservé aux spécialistes, la traduction en créole contribue à démocratiser l’accès à une source essentielle de l’histoire coloniale. [Annotation 5 : La traduction en créole haïtien du Code noir est une innovation récente ; elle s’inscrit dans un mouvement de valorisation du créole comme langue de savoir et de recherche.]
Cette accessibilité linguistique favorise une appropriation critique du passé, en permettant aux locuteurs créolophones de lire, d’interpréter et de discuter le texte dans leur propre langue, sans médiation linguistique ou culturelle. Sur le plan pédagogique, la traduction en créole du Code noir ouvre des perspectives nouvelles pour l’enseignement de l’histoire, du droit et de la citoyenneté. Elle permet d’intégrer dans les programmes scolaires un document fondamental, présenté dans une langue qui garantit la compréhension et l’engagement des élèves. [Annotation 6 : L’usage du créole dans la transmission des savoirs historiques et juridiques renforce la légitimité de cette langue comme outil de réflexion et de production scientifique.]
La traduction contribue également à la construction d’une mémoire collective qui reconnaît la profondeur historique du créole et son rôle dans la compréhension des structures de domination qui ont marqué la formation de la nation haïtienne. Elle permet de revisiter l’histoire coloniale à partir de la langue du pays, et de replacer le Code noir au cœur d’une pédagogie critique de la mémoire, de la citoyenneté et de la dignité humaine. [Annotation 7 : La traduction en créole du Code noir s’inscrit dans une dynamique de réappropriation linguistique et mémorielle, centrale dans les études postcoloniales.]
Enfin, la traduction en créole du Code noir possède une portée symbolique forte : elle réinscrit un texte de domination dans la langue de ceux qui ont été dominés. Elle opère un renversement du rapport linguistique hérité de la colonisation, en permettant à la langue créole de devenir le vecteur d’une lecture critique du passé esclavagiste. Ce geste linguistique et culturel contribue à la consolidation de la conscience collective et à la construction d’un discours mémoriel fondé sur la lucidité, la dignité et la transmission. [Annotation 8 : Cette idée de « renversement linguistique » est centrale dans les travaux de linguistique postcoloniale, notamment chez Ngũgĩ wa Thiong’o et Frantz Fanon.]
En offrant au public haïtien un accès direct à l’Édit de 1685, la traduction en créole transforme un texte de contrainte en un outil de connaissance, de réflexion et d’émancipation intellectuelle. Elle permet de revisiter l’histoire coloniale à partir de la langue du pays, et de replacer le Code noir au cœur d’une pédagogie critique de la mémoire, de la citoyenneté et de la dignité humaine.
NOTE de Robert Berrouët-Oriol & Job Silvert
L’original manuscrit et les premières éditions imprimées de l’Ordonnance de mars 1685 sur les esclaves des îles de l’Amérique (communément appelée le Code Noir) sont conservés et numérisés par plusieurs institutions officielles, notamment la Bibliothèque nationale de France, la BnF.
- Le manuscrit original – Une copie conforme du manuscrit original de l’ordonnance royale est conservée aux Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM) et répertoriée dans la base de recherche du Ministère français de la Culture / ANOM.
- L’édition imprimée historique – L’on peut consulter une réimpression historique officielle de l’édit datant de 1735 sur la plateforme Archive.org / Bibliothèque de l’Université John Carter Brown.
- La version textuelle moderne – Pour une lecture simple en format PDF du texte complet de l’édit de 1685, l’Assemblée nationale de France propose une retranscription intégrale directement accessible sur le Site de l’Assemblée nationale de France.

