Le 18 août 2026, le regroupement DEBLOKE a publié un communiqué de presse soigneusement calibré. Adressé au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, le texte se présente comme une contribution constructive au processus électoral. Il réaffirme la volonté de DEBLOKE de participer aux prochaines élections, exige la neutralité de l’État, un traitement équitable entre forces politiques, un climat sécuritaire permettant l’ouverture des centres dans les 149 communes, la clarté des articles 153, 387 et 388 du Décret électoral, et – point crucial – des clarifications officielles sur le processus de « ratification populaire » des modifications constitutionnelles.
À première lecture, le document paraît raisonnable. Il parle de transparence, d’inclusivité, d’impartialité et de règles claires. Pourtant, lu dans le contexte réel du moment, il révèle bien autre chose : la fracture ouverte au sein de l’oligarchie politique et économique haïtienne, désormais divisée entre deux camps. D’un côté DEBLOKE, héritier de la mouvance martelliste. De l’autre Viktwa, le regroupement que Fils-Aimé a lui-même bâti pour structurer son propre appareil politique et clientéliste.
Ce communiqué n’est pas un simple rappel de principes démocratiques. C’est un coup de pression politique. DEBLOKE sait parfaitement que le pouvoir de transition, concentré entre les mains de Fils-Aimé et de son gouvernement, dispose des ressources de l’État. En exigeant explicitement que ces ressources ne soient pas utilisées « au bénéfice d’un acteur politique au détriment des autres », le regroupement pointe du doigt ce qu’il redoute le plus : que Viktwa bénéficie d’un traitement de faveur, d’un accès privilégié à l’administration, aux moyens logistiques et à l’appareil sécuritaire. La demande de neutralité institutionnelle n’est donc pas abstraite ; elle est dirigée contre un concurrent direct.
La requête sur les articles du Décret électoral et sur les conditions d’éligibilité s’inscrit dans la même logique. DEBLOKE veut sécuriser ses positions et limiter les risques d’exclusion ou d’interprétation restrictive qui pourraient frapper ses cadres. Quant à la demande de clarifications sur la « ratification populaire », elle touche un point sensible. Tout le monde sait que cette consultation, présentée comme une simple ratification d’amendements, se heurte frontalement à l’article 284.3 de la Constitution de 1987, qui interdit formellement toute consultation populaire visant à modifier la Constitution par référendum. En réclamant des précisions sur le contenu, le calendrier, les autorités responsables et le fondement juridique, DEBLOKE se positionne. Il ne dénonce pas franchement l’illégalité. Il demande des « clarifications », comme pour se ménager une porte de sortie ou un argument de contestation ultérieure, selon l’évolution du rapport de force.
Le communiqué insiste lourdement sur le fait qu’il ne s’agit ni d’une remise en cause des prérogatives du CEP, ni d’une demande de traitement particulier. Cette précision est révélatrice. Elle trahit la conscience que le message pourrait être lu comme une tentative d’imposer des conditions. En réalité, DEBLOKE joue sur deux tableaux : afficher sa disponibilité démocratique tout en posant des garde-fous destinés à protéger ses intérêts face à Viktwa.
Ce qui se joue ici dépasse le simple échange de communiqués. L’oligarchie se scinde. D’un côté ceux qui, autour de Martelly et de DEBLOKE, entendent rester dans la course et conserver une influence. De l’autre ceux qui, autour de Fils-Aimé et de Viktwa, cherchent à consolider le contrôle de la transition et à orienter le processus électoral à leur avantage. Les grands principes invoqués – neutralité, inclusivité, sécurité, règles claires – servent avant tout de langage codé dans cette bataille interne.
Pendant ce temps, le fond du problème demeure intact. Un processus électoral qui intègre une consultation constitutionnellement interdite continue d’avancer. Les mêmes acteurs qui s’écharpent aujourd’hui sur le partage des avantages de l’État n’ont pas, jusqu’ici, fait de la défense stricte de l’article 284.3 leur priorité absolue. La division DEBLOKE-Viktwa illustre moins un combat pour la démocratie qu’une lutte pour le contrôle des leviers du pouvoir dans un cadre déjà fragilisé.
Le communiqué de DEBLOKE a le mérite de mettre en lumière les tensions. Mais il ne doit tromper personne. Derrière les mots de « crédibilité », « transparence » et « inclusivité », c’est d’abord un rapport de force au sein de l’oligarchie qui s’exprime. Et tant que ce rapport de force prendra le pas sur le respect clair et sans ambiguïté de la Constitution, le processus restera vicié à la base.

