14 août 2026
Bois-Caïman, 235 ans après : de quelle souveraineté parlons-nous encore ?
Actualités Opinions Orientation Politique

Bois-Caïman, 235 ans après : de quelle souveraineté parlons-nous encore ?

Ce vendredi, le pays observe un jour férié et chômé sur l’ensemble de son territoire, en mémoire de la cérémonie du Bois-Caïman — cet acte fondateur, tenu dans la nuit du 14 août 1791 dans les mornes du nord, qui allait embraser la colonie de Saint-Domingue et engendrer, treize ans plus tard, la première république noire indépendante de l’histoire moderne. Deux cent trente-cinq ans séparent cette nuit fondatrice de celle où ces lignes sont écrites. Il serait confortable de célébrer cet anniversaire comme un simple rituel patriotique, une pause dans le calendrier administratif. Il serait plus honnête, et infiniment plus utile, de s’en servir comme d’un miroir impitoyable pour mesurer ce qu’il reste, aujourd’hui, de la promesse portée par cette nuit-là.

Car de quoi s’agissait-il, au Bois-Caïman, sinon d’une revendication de souveraineté dans sa forme la plus radicale : la souveraineté sur son propre corps, sur sa propre terre, sur son propre destin, arrachée par la force à un pouvoir colonial qui prétendait décider, à la place des esclaves de Saint-Domingue, de tout ce qui les concernait. Deux siècles et demi plus tard, cette chronique documente, semaine après semaine, une réalité qui interroge frontalement l’héritage de cette promesse. Des groupes armés qui, selon les mots employés le mois dernier devant le Conseil de sécurité de l’ONU par la directrice de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, ne cherchent plus seulement à occuper des territoires mais à capturer les institutions et les artères économiques dont dépendent des communautés entières. Une société de sécurité privée américaine, dirigée par une figure aussi controversée que le fondateur de Blackwater, dont les opérations sur le sol haïtien échappent à toute supervision claire, qu’elle soit haïtienne ou américaine. Des dizaines de milliers de citoyens haïtiens, aux États-Unis, sommés de quitter un pays où ils travaillaient et payaient des impôts depuis des années, pour retourner vers une nation que les mêmes autorités qui les expulsent décrivent, dans d’autres rapports, comme en situation d’effondrement de gouvernance.

Que reste-t-il, dans ce tableau, de la souveraineté que le Bois-Caïman avait fait naître dans le sang et le serment ? La souveraineté territoriale, d’abord, s’est largement évaporée : les Nations unies elles-mêmes estiment que les groupes armés contrôlent entre 70 et 90 % de la capitale, et leur emprise s’étend désormais à cinq des dix départements du pays, jusque dans l’Artibonite, le grenier agricole national. La souveraineté sécuritaire s’est diluée dans une architecture complexe mêlant une Police nationale sous-dotée, une Force de répression des gangs internationale financée par contributions volontaires étrangères, et des opérateurs privés étrangers dont la reddition de comptes reste, au mieux, floue. La souveraineté économique, enfin, demeure suspendue à la reconduction périodique d’un régime commercial préférentiel voté par un Congrès étranger, et aux transferts d’une diaspora elle-même menacée d’expulsion massive par ce même pays partenaire.

On pourrait, face à ce constat, céder au désespoir ou au cynisme. Ce serait pourtant trahir, une seconde fois, ce que le Bois-Caïman a véritablement enseigné à l’histoire : que la souveraineté ne se reçoit jamais en cadeau, qu’elle se construit, se défend et se reconquiert, souvent contre des rapports de force écrasants, par la détermination collective d’un peuple qui refuse de se résigner à sa condition. Cette détermination, cette chronique en a d’ailleurs trouvé des traces bien réelles ces dernières semaines, loin des grands discours institutionnels : dans les dix-sept mille sept cent vingt-deux jeunes Haïtiens qui se sont présentés, cet été, aux portes de leurs Forces armées plutôt qu’à celles d’un gang. Dans Vadley Bernadel, cet ouvrier de trente-quatre ans qui s’est inscrit, pour la première fois de sa vie, sur un registre électoral, en dépit de tout ce qui, autour de lui, décourageait ce geste. Dans les Grenadiers qui, sur les pelouses américaines du Mondial, ont offert à leur pays un motif de fierté que ni les gangs ni les reports électoraux n’ont pu leur voler. Dans les équipes de Médecins Sans Frontières qui rouvrent, obstinément, une maternité que la violence referme sans cesse à Cité Soleil.

Ce ne sont pas, prises séparément, des victoires suffisantes pour renverser le rapport de force actuel. Mais elles rappellent une vérité que le calendrier commémoratif du 14 août tend, chaque année, à faire oublier sous le poids du rituel : la souveraineté haïtienne ne s’est jamais construite d’un seul geste spectaculaire, mais par l’accumulation obstinée de refus individuels de se soumettre — refus qui, en 1791, ont fini par converger en une force capable de renverser un système entier. La question que pose ce 235e anniversaire n’est donc pas de savoir si la nation a failli à la promesse du Bois-Caïman — les faits documentés dans ces colonnes, semaine après semaine, répondent d’eux-mêmes à cette question avec une clarté douloureuse. La vraie question est de savoir si les institutions haïtiennes actuelles, celles qui prétendent aujourd’hui reconstruire l’État, la sécurité et le processus électoral du pays, sont capables de s’inspirer de cette même détermination populaire plutôt que de la trahir par leurs reports successifs, leurs dépendances extérieures non assumées et leurs promesses jamais tenues. Deux cent trente-cinq ans après cette nuit fondatrice, la liberté que le Bois-Caïman a rendue possible reste, plus que jamais, une tâche inachevée — et c’est peut-être là, précisément, le sens le plus fidèle qu’on puisse donner, aujourd’hui, à sa commémoration.


Jean Clyde Desroseaux

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.