25 juillet 2026
Renvoyer 350 000 personnes vers un pays qu’on décrit soi-même comme invivable
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Renvoyer 350 000 personnes vers un pays qu’on décrit soi-même comme invivable

Le compte à rebours s’est encore un peu déplacé, mais il n’a pas disparu. Mercredi, la Cour d’appel du district de Columbia a refusé à l’administration Trump l’autorisation de mettre fin immédiatement au Statut de protection temporaire des Haïtiens, jugeant insuffisants les arguments avancés pour lever l’injonction prononcée en février par la juge Ana C. Reyes. Le TPS reste donc en vigueur jusqu’à lundi, 27 juillet. Trois jours de sursis supplémentaires, après une bataille judiciaire qui dure depuis des mois, et qui ne changent rien à la trajectoire de fond : le 25 juin dernier, la Cour suprême a tranché, à six voix contre trois, que l’exécutif américain peut mettre un terme à ce statut sans que les tribunaux ne puissent revoir cette décision. Environ 350 000 Haïtiens vivant légalement aux États-Unis, pour la plupart depuis plus de deux ans, se retrouvent ainsi placés devant un choix qu’aucun d’entre eux n’a demandé : repartir dans la clandestinité sur le sol américain, tenter une nouvelle migration vers un autre pays, ou rentrer dans un pays que les propres rapports des Nations unies décrivent, semaine après semaine, comme en état d’effondrement sécuritaire et humanitaire généralisé.

Ce mouvement n’a rien de théorique. Le 16 juillet, un premier vol officiel a déposé plus d’une centaine de ressortissants haïtiens déportés à l’aéroport du Cap-Haïtien, la deuxième ville du pays. Selon des informations relayées par le Miami Herald, l’administration américaine a prévenu que ce vol pourrait être suivi de bien d’autres une fois le dossier du TPS définitivement bouclé, avec un rythme annoncé pouvant atteindre près de mille personnes déportées chaque mois, à raison de deux vols hebdomadaires. Sur le terrain américain, la bascule s’est accompagnée d’une vague d’interpellations : plus de dix mille arrestations menées par les agents de l’agence fédérale de l’immigration rien qu’à la fin du mois de juin, selon plusieurs médias, des opérations parfois menées de façon musclée et qui auraient déjà causé deux décès.

Il faut mesurer l’absurdité de la situation que cette politique crée, en la comparant simplement aux autres dossiers traités par cette même diplomatie américaine ces derniers jours. Le représentant spécial de l’ONUDC vient de documenter, devant le Conseil de sécurité, l’ampleur du trafic d’armes qui alimente les gangs haïtiens depuis la Floride. Le BINUH vient d’alerter sur le risque que les propres forces de sécurité de l’État haïtien soient inscrites, aux côtés des gangs, sur la liste onusienne des auteurs de violations graves contre les enfants. Une enquête du Guardian vient de documenter l’expansion des groupes armés vers les zones rurales et agricoles du pays, menaçant jusqu’à sa sécurité alimentaire. Washington lui-même, par la voix de son ambassadeur sortant à Port-au-Prince, Henry Wooster, appelait cette semaine encore à un sursaut national pour, selon ses mots, sauver le pays. Comment concilier cette lecture, partagée par l’ensemble des institutions internationales et par la diplomatie américaine elle-même, avec une politique qui consiste à renvoyer, par vols réguliers, des dizaines de milliers de personnes vers exactement ce pays dont on répète, dans le même souffle, qu’il ne contrôle plus plusieurs de ses départements ?

La réponse tient, pour l’essentiel, à une logique de politique intérieure américaine qui n’a que peu à voir avec l’évaluation réelle des risques encourus par les personnes renvoyées. Le raisonnement juridique retenu par la Cour suprême porte sur l’étendue du pouvoir discrétionnaire de l’exécutif en matière migratoire, non sur une réévaluation des conditions de vie en Haïti. C’est précisément ce découplage qui pose problème : une décision qui engage la vie de centaines de milliers de personnes est prise sur des considérations de séparation des pouvoirs à Washington, sans qu’aucune instance ne réponde véritablement à la question qui devrait pourtant primer — que devient, concrètement, un déporté renvoyé au Cap-Haïtien ou à Port-au-Prince, dans un pays où l’on ne peut déjà plus garantir la sécurité de ses propres citoyens qui n’ont jamais quitté le territoire ?

Il y a, dans cette politique, une forme de report de responsabilité qui mérite d’être nommée. Les gouvernements successifs des États-Unis, du Canada et de plusieurs pays européens ont, ces dernières années, sanctionné des personnalités haïtiennes accusées d’avoir armé des gangs, documenté avec une précision remarquable le trafic d’armes qui alimente cette violence, et financé, à hauteur de plusieurs millions de dollars, la Force de répression des gangs censée rétablir l’ordre. Ces mêmes gouvernements savent, mieux que quiconque, l’état réel du pays vers lequel ils s’apprêtent à renvoyer leurs résidents protégés. Renvoyer des dizaines de milliers de personnes vers cette réalité qu’on documente soi-même avec une telle minutie, au moment précis où l’on présente des feuilles de route sécuritaires à horizon 2028, revient à demander à la population haïtienne d’absorber, en plus du poids déjà insoutenable de sa propre crise, celui d’un afflux de retours forcés que ni les infrastructures d’accueil, ni le marché du travail, ni la sécurité du pays ne sont en mesure d’encaisser.

Le sursis accordé jusqu’à lundi ne résout rien ; il retarde, de quelques jours, une décision dont l’issue politique semble déjà écrite. Ce qui devrait, en revanche, occuper la diplomatie haïtienne dans les jours qui viennent n’est pas seulement de négocier des ajustements de calendrier avec Washington, mais de poser, avec la même rigueur documentaire que celle employée par l’ONUDC ou le BINUH, la question de la cohérence : un partenaire international ne peut pas, dans la même semaine, financer une force pour reconquérir le territoire haïtien sur les gangs, avertir que l’État lui-même risque d’être sanctionné pour ses propres violations, et renvoyer par avion des dizaines de milliers de personnes vers ce même territoire, comme si ces trois réalités n’avaient rien à voir entre elles.

Jean Clyde Desrosiers

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