La visite annoncée d’une délégation de haut niveau de la CARICOM en Haïti fin juillet 2026 risque fort de ressembler à un constat d’échec à peine déguisé pour le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé. Invitée par ce dernier à son retour de Sainte-Lucie, cette mission intervient après le communiqué de soutien de la 51e réunion des chefs d’État caribéens.
Derrière les formules diplomatiques habituelles – solidarité, évaluation des progrès sécuritaires et électoraux – se profile une réalité bien plus sombre : une transition mal en point, dirigée par un Premier ministre dont la légitimité s’effrite et dont la gestion apparaît de plus en plus comme une impasse.
Martelly sanctionné, mais ses réseaux solidement implantés
Le paradoxe le plus criant réside dans la persistance de l’influence de Michel Martelly. Frappé par des sanctions internationales pour des allégations de corruption et de liens présumés avec des réseaux criminels, l’ancien président voit pourtant plusieurs de ses proches et affidés du PHTK confortablement installés au sein du gouvernement Fils-Aimé et dans les cercles du Pacte national.
Cette cohabitation n’est pas anodine. Elle donne l’image d’un exécutif qui, sous couvert de technocratie, sert de paravent à des intérêts anciens et lourdement sanctionnés. Fils-Aimé, présenté comme un économiste neutre et un homme d’affaires compétent, apparaît de plus en plus comme un gestionnaire faible, incapable – ou peu désireux – de rompre avec ces réseaux. Cette perméabilité mine d’emblée la crédibilité de sa gouvernance et place la CARICOM devant un choix inconfortable : cautionner une formule compromise ou exiger un sérieux coup de balai.
Scénarios possibles : vers un désaveu probable
Scénario 1 : Mise en garde sévère et ultimatum déguisé
La délégation CARICOM saluera du bout des lèvres quelques mesures techniques (austérité de façade, livraison de blindés) mais pointera sans ménagement les échecs patents : contrôle territorial limité face aux gangs, lenteur du processus électoral et influence persistante de figures liées à des réseaux sanctionnés. Fils-Aimé sera placé sous pression pour démontrer une réelle rupture avec ces cercles.
Scénario 2 : Soutien minimal et conditionnel
Seul un scénario optimiste (peu crédible au vu de la dégradation sécuritaire) permettrait un appui plus marqué. Même dans ce cas, les sanctions frappant Martelly et la présence de ses hommes constitueraient un frein majeur, transformant tout soutien en une caution embarrassante.
Scénario 3 : Impasse et remplacement forcé – Le lâchage de Fils-Aimé Le scénario le plus inquiétant, mais de plus en plus plausible, verrait la CARICOM conclure que la gestion Fils-Aimé est devenue un obstacle à la stabilisation. Face à l’enlisement, l’international (CARICOM, États-Unis, ONU, OEA) pourrait alors se résoudre à abandonner ce Premier ministre jugé trop faible et trop compromis.
Fils-Aimé serait progressivement écarté au profit d’un autre « serviteur » plus présentable : une figure technocratique ou politique perçue comme moins entachée par les réseaux sanctionnés, capable de relancer un semblant de consensus et d’offrir une nouvelle façade à la transition.
C. ®Ce remplacement, orchestré en coulisses, soulignerait cruellement le statut de dirigeant intérimaire interchangeable dont jouit Fils-Aimé : utile un temps pour maintenir une apparence de continuité, mais sacrifiable dès lors qu’il n’apporte plus les résultats attendus par ses parrains externes.
Risques accrus et bilan critique pour Fils-Aimé
La présence d’hommes liés à un Martelly sanctionné au cœur de son gouvernement expose Fils-Aimé à un risque permanent de délégitimation internationale. Ses mesures d’austérité sonnent creux lorsqu’elles coexistent avec des réseaux d’influence qui semblent échapper aux règles communes. Sur le terrain sécuritaire, les gangs continuent d’avancer tandis que la FRG peine à produire des résultats décisifs. Politiquement, la concentration des pouvoirs entre ses mains, loin de stabiliser le pays, accentue les fractures et nourrit les contestations.
Fils-Aimé incarne aujourd’hui les limites d’une approche technocratique déconnectée des réalités haïtiennes : absence de base populaire solide, dépendance excessive aux validations externes et incapacité manifeste à rompre avec les cercles contestés. Son maintien au pouvoir repose moins sur ses résultats que sur l’absence momentanée d’alternative acceptable pour l’international.
La mission CARICOM de fin juillet risque d’être moins une visite d’appui qu’un examen de passage sévère pour un Premier ministre en difficulté. En tolérant, voire en intégrant, l’influence de réseaux liés à un Martelly sanctionné, Fils-Aimé a fragilisé sa propre position et celle de la transition tout entière.
Si aucun sursaut crédible n’est démontré d’ici la fin du mois, l’international pourrait bien choisir la solution radicale : se défaire de cet exécutif essoufflé et installer un nouveau serviteur plus conforme à ses attentes. Une fois de plus, Haïti paierait le prix d’une gouvernance par procuration, où les dirigeants locaux semblent plus soucieux de préserver des équilibres externes que de servir l’intérêt national.
Le temps presse. La souveraineté haïtienne exige bien plus qu’un simple changement de visage au sommet de l’État. Elle réclame une rupture réelle avec les pratiques du passé. Faute de quoi, la mission CARICOM ne fera que confirmer ce que beaucoup soupçonnent déjà : la transition Fils-Aimé est arrivée à son terme utile.

