PORT-AU-PRINCE — Le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé annonce le transfert d’une quarantaine de dossiers de corruption vers les pôles judiciaires spécialisés. À l’approche de la prochaine Assemblée générale des Nations Unies, la formule tombe à point nommé : quarante dossiers, une justice spécialisée et, bientôt, un discours international soigneusement rédigé. Le pouvoir tient enfin l’un des chapitres de son intervention new-yorkaise.
Reste à connaître les noms inscrits dans ces dossiers. S’agira-t-il uniquement d’anciens responsables devenus politiquement inoffensifs, de directeurs généraux déjà remplacés et de fonctionnaires sans protection? Ou le pôle financier recevra-t-il également les contrats conclus sous l’autorité du gouvernement actuel et dénoncés par des opposants comme contraires aux procédures nationales?
Moïse Jean-Charles accuse notamment le Premier ministre d’avoir engagé l’État dans de multiples conventions avec des entreprises étrangères. L’ancien sénateur a aussi contesté le contrat de sécurité associé à l’homme d’affaires américain Erik Prince. Ces déclarations demeurent des accusations politiques qui devront être étayées devant les juridictions compétentes. Elles imposent néanmoins une exigence élémentaire : publier les contrats, leurs montants, leur durée, leurs bénéficiaires, leurs clauses financières et les avis administratifs ayant précédé leur signature.
Le gouvernement peut-il prétendre poursuivre la corruption tout en conservant le secret sur ses propres engagements contractuels? En l’absence de Parlement fonctionnel, le contrôle législatif n’existe plus. Cette vacance ne saurait pourtant devenir un blanc-seing permettant à l’Exécutif de contracter sans publicité, sans contradiction institutionnelle et sans reddition de comptes.
Une convention publique n’est pas illégale uniquement parce qu’elle provoque une controverse. En revanche, si elle a été conclue en méconnaissance des règles de passation des marchés, sans autorisation légalement requise, sans avis de la Cour supérieure des comptes lorsque celui-ci s’impose, ou au bénéfice d’intérêts particuliers, les autorités judiciaires devront en examiner la régularité. La qualification pénale appartient aux magistrats, non aux communiqués gouvernementaux ni aux adversaires du pouvoir.
Les pôles judiciaires spécialisés ont été officiellement inaugurés le 27 mai 2026. L’un est chargé des crimes financiers complexes, notamment la corruption et le blanchiment d’argent; l’autre doit traiter les crimes de masse, le trafic d’armes, les violences sexuelles et d’autres infractions graves. Leur installation constitue une innovation institutionnelle. Leur crédibilité dépendra cependant de leur indépendance réelle, de leurs moyens d’enquête et de leur capacité à poursuivre les responsables encore installés au sommet de l’État, et non exclusivement ceux qui en ont été chassés.
L’annonce des quarante dossiers arrive également dans un pays auquel Transparency International n’a attribué que 16 points sur 100 dans son Indice de perception de la corruption pour 2025. Haïti occupe le 169e rang sur 182 pays et territoires évalués. Ce résultat ne constitue pas une note personnelle remise à Alix Didier Fils-Aimé, mais une appréciation générale du niveau de corruption perçu dans le secteur public haïtien. Il décrit cependant l’environnement institutionnel au sein duquel son gouvernement exerce le pouvoir.
À New York, le Premier ministre pourra donc annoncer que la justice avance, que les pôles sont opérationnels et que plusieurs dizaines de dossiers seront transmis. Il évoquera vraisemblablement les élections, la restauration de l’autorité publique et la reconquête de territoires. Le discours pourra contenir les adjectifs habituels : élections libres, honnêtes, transparentes, inclusives, crédibles et démocratiques. Le vocabulaire est déjà prêt; la réalité, beaucoup moins.
Le CEP multiplie les opérations administratives dans un pays où l’insécurité interdit encore l’accès normal à plusieurs zones. Les institutions électorales attellent ainsi la charrue avant les bœufs, pendant que le gouvernement promet probablement d’aller chercher les animaux après son retour de l’ONU. Les communiqués avancent, les préparatifs s’accumulent, mais la date et les garanties matérielles du scrutin demeurent fragiles.
Le bilan sécuritaire risque également de compliquer la mise en scène diplomatique. Après plus de vingt mois à la tête du gouvernement, Alix Didier Fils-Aimé peut-il présenter l’arrestation d’un seul grand chef de gang comme résultat emblématique? Pendant que le pouvoir annonce des poursuites contre les corrupteurs, les groupes armés conservent une capacité de déplacement, de communication et de rassemblement qui défie ouvertement l’État.
L’arrivée de Michel Martelly sur le territoire ajoute une autre pièce au théâtre politique. L’ancien président, sanctionné par des partenaires internationaux, revient au moment où le gouvernement prépare son récit électoral et judiciaire. Alix Didier Fils-Aimé parlera-t-il de cette présence devant les Nations Unies? Expliquera-t-il comment des figures controversées pourront participer à la recomposition politique pendant que la justice promet de trier quarante dossiers?
Le pouvoir paraît désormais riche en présidents de substitution, anciens présidents, aspirants présidents et fabricants de présidents. Jean-Bertrand Aristide demeure une référence incontournable pour certains secteurs proches de l’administration. Michel Martelly revient sur le terrain. Le Premier ministre, qui gouverne sans mandat populaire direct, prépare quant à lui des élections dont personne ne peut encore certifier les conditions d’organisation.
La diplomatie gouvernementale produit aussi son lot de communiqués triomphants. Les ministres voyagent, participent à des conférences, prennent place devant les micros et reviennent avec des photographies officielles. Lorsqu’une représentante haïtienne intervient au nom d’un ensemble régional sans placer Haïti au centre de son propos, le gouvernement réussit malgré tout à transformer la participation protocolaire en accomplissement national.
Les quarante dossiers peuvent marquer un tournant, à condition que le chiffre ne serve pas uniquement de décoration au discours de septembre. Le public doit connaître leur provenance, leur statut procédural, les institutions concernées et les personnes mises en cause. Leur transmission doit être documentée. Les magistrats doivent disposer de garanties contre les pressions politiques. Les procédures ne peuvent pas se transformer en instrument de sélection électorale ou de règlement de comptes.
Alix Didier Fils-Aimé prépare peut-être une grande intervention devant l’ONU. Il pourra y annoncer que des territoires ont été récupérés. Mais si un diplomate lui demande lesquels, à quelle date, pour quelle durée et sous le contrôle permanent de quelle institution, les formules générales ne suffiront plus.
Il pourra également parler de lutte contre la corruption. Mais si la question suivante porte sur les contrats conclus par son propre gouvernement, leur publication, leur conformité et les accusations de Moïse Jean-Charles, le Premier ministre devra choisir entre la transparence et l’esquive.
Quarante dossiers sont annoncés. Le quarante-et-unième ne devrait-il pas être celui de la gouvernance actuelle?

