Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 14 juillet 2026
Gouverner n’est pas communiquer, gouverner c’est transformer
Vingt mois. En politique, c’est suffisamment long pour cesser d’invoquer l’héritage du passé et commencer à assumer pleinement la responsabilité du présent. Vingt mois, c’est le temps nécessaire pour imprimer une vision, engager des réformes, restaurer la confiance et donner une direction à un pays. En Haïti, où chaque journée apporte son lot de drames, d’incertitudes et d’attentes, vingt mois représentent une éternité.
Lorsque Alix Didier Fils-Aimé est arrivé à la Primature, une partie de l’opinion voulait croire qu’un nouveau chapitre pouvait s’ouvrir. Le pays était déjà profondément meurtri par l’insécurité, la paralysie institutionnelle, l’effondrement économique et la crise humanitaire. La mission était immense, certes, mais elle était clairement définie : rétablir l’autorité de l’État, améliorer la sécurité, remettre les institutions en marche, préparer des élections crédibles et conduire la nation vers une transition réussie.
Depuis plusieurs mois, à la faveur de la disparition du Conseil présidentiel de transition, le chef du gouvernement exerce de fait la direction de l’exécutif. Cette concentration du pouvoir politique accroît d’autant sa responsabilité devant l’Histoire.
La question est donc simple : où en est le pays après vingt mois de gouvernance ?
Le gouvernement met en avant des initiatives, des réunions, des missions diplomatiques et des annonces. Ses détracteurs, eux, estiment que les résultats restent insuffisants face à l’ampleur des défis. C’est dans cette tension entre les ambitions affichées et la réalité vécue par la population que doit être apprécié son bilan.
Politique sociale : un État encore en difficulté face à la souffrance
La première responsabilité d’un gouvernement est de protéger les plus vulnérables. Or, la crise sociale demeure profonde.
Des milliers de familles déplacées vivent toujours dans une grande précarité. Les difficultés d’accès aux soins, à l’alimentation, au logement et à l’éducation continuent de peser sur une large partie de la population.
Certes, des programmes d’assistance ont été annoncés et des actions humanitaires menées avec l’appui de partenaires internationaux. Mais beaucoup de citoyens estiment que ces réponses demeurent insuffisantes au regard de l’ampleur de la crise.
Une politique sociale ne peut durablement reposer sur des interventions d’urgence. Elle suppose une stratégie de long terme, des institutions solides et des moyens permettant de réduire les inégalités plutôt que de simplement en limiter les effets.
Politique économique : l’attente d’un véritable redressement
L’économie reste l’un des principaux motifs d’inquiétude.
L’inflation, la faiblesse de l’investissement, les difficultés des entreprises, la baisse du pouvoir d’achat et l’incertitude sécuritaire continuent de freiner l’activité économique.
Le gouvernement a exprimé sa volonté d’améliorer le climat des affaires et de favoriser la reprise économique. Cependant, nombre d’observateurs soulignent que la sécurité demeure le préalable indispensable à toute relance durable.
Aucun investisseur ne prend le risque d’engager des capitaux importants lorsque les routes sont menacées, que les échanges commerciaux sont perturbés et que les entreprises doivent consacrer une part croissante de leurs ressources à leur propre protection.
En ce sens, la politique économique reste étroitement liée aux progrès réalisés en matière de sécurité.
Politique institutionnelle : une transition confrontée au temps
Toute transition tire sa légitimité de son caractère provisoire. Elle est censée préparer le retour à un ordre constitutionnel normal.
Or, plus le temps passe, plus les attentes augmentent.
Le gouvernement est désormais évalué non plus sur ses intentions, mais sur sa capacité à produire des résultats mesurables.
Pour certains analystes, la transition a permis d’assurer une certaine continuité de l’État dans un contexte extrêmement difficile. Pour d’autres, elle peine encore à convaincre qu’elle dispose d’une vision suffisamment claire pour conduire le pays vers une sortie de crise durable.
Cette divergence d’appréciation illustre l’importance du défi auquel reste confronté l’exécutif.
Politique éducative : une génération qui attend toujours la grande réforme
Il est des secteurs où l’inaction coûte plus cher que toutes les crises économiques. L’éducation en fait partie.
Depuis vingt mois, les discours officiels ont régulièrement rappelé l’importance de l’école dans la reconstruction nationale. Pourtant, sur le terrain, les difficultés demeurent nombreuses. Dans plusieurs régions, l’insécurité continue de perturber le fonctionnement normal des établissements scolaires. Des élèves sont contraints de changer d’école, d’interrompre leur scolarité ou de parcourir de longues distances pour accéder à une salle de classe.
L’école haïtienne souffre toujours des mêmes maux : infrastructures insuffisantes, faibles moyens matériels, formation des enseignants, programmes parfois inadaptés aux réalités contemporaines et profondes inégalités entre les établissements publics et privés.
Une transition politique est certes limitée dans le temps. Elle ne peut prétendre résoudre en quelques mois toutes les faiblesses accumulées depuis des décennies. En revanche, elle peut jeter les bases d’une réforme durable. C’est précisément cette ambition que beaucoup peinent encore à identifier.
Car une nation qui abandonne son école prépare inévitablement les crises de demain.
Politique culturelle : le parent pauvre des politiques publiques
La culture n’est pas un luxe réservé aux périodes de prospérité. Elle constitue un pilier de l’identité nationale, un levier de développement économique et un instrument de cohésion sociale.
Pourtant, ce secteur demeure largement en marge des grandes priorités gouvernementales.
Les artistes continuent d’évoluer dans un environnement marqué par l’insuffisance des financements publics, la faiblesse des infrastructures culturelles et l’absence d’une véritable stratégie de valorisation du patrimoine.
Haïti possède pourtant une richesse culturelle exceptionnelle. Sa littérature, sa peinture, sa musique, son artisanat, son histoire et son patrimoine pourraient contribuer davantage au rayonnement international du pays et à la création d’emplois.
Une politique culturelle ambitieuse ne consiste pas uniquement à organiser quelques manifestations artistiques. Elle suppose une vision globale intégrant l’éducation, le tourisme, l’économie créative et la sauvegarde du patrimoine.
Sur ce terrain également, beaucoup attendent encore un signal fort.
Politique diplomatique et étrangère : une présence internationale à transformer en résultats
Depuis son entrée en fonction, Alix Didier Fils-Aimé a multiplié les rencontres avec les partenaires internationaux.
États voisins, organisations régionales, Nations unies, bailleurs internationaux : la diplomatie haïtienne est demeurée active.
Cette présence est importante. Dans le contexte actuel, Haïti ne peut ignorer ses partenaires internationaux.
Mais une diplomatie ne se juge pas uniquement au nombre de sommets, de missions officielles ou de photographies protocolaires.
Elle se juge d’abord à ses résultats.
Les accords obtenus améliorent-ils réellement la sécurité ?
Les engagements financiers se traduisent-ils par des projets visibles ?
Les partenariats renforcent-ils effectivement les institutions nationales ?
Ces interrogations demeurent au cœur du débat public.
Une diplomatie efficace est celle dont les bénéfices deviennent perceptibles dans la vie quotidienne des citoyens.
Sécurité : le véritable baromètre du gouvernement
Aucun domaine ne concentre autant d’attentes que celui de la sécurité.
Car sans sécurité, aucune politique économique ne prospère.
Sans sécurité, l’école recule.
Sans sécurité, les investissements disparaissent.
Sans sécurité, les institutions perdent progressivement leur autorité.
Depuis vingt mois, les autorités ont annoncé plusieurs initiatives destinées à renforcer les capacités de la Police nationale d’Haïti et à améliorer la coordination avec les partenaires internationaux.
Dans le même temps, des opérations ont été menées contre des groupes armés.
Cependant, une partie importante de la population continue de considérer que les résultats restent en deçà des attentes.
Le contrôle de certaines zones par des groupes criminels, les déplacements forcés de populations et les difficultés persistantes de circulation alimentent cette perception.
Les policiers continuent de payer un lourd tribut dans l’exercice de leurs fonctions. Ils accomplissent leur mission dans des conditions souvent extrêmement difficiles.
Au-delà des annonces, les citoyens jugent avant tout leur gouvernement à une question très simple :
Peuvent-ils vivre, travailler, circuler et envoyer leurs enfants à l’école en sécurité ?
C’est probablement sur ce terrain que se jouera le jugement politique le plus sévère de cette transition.
Élections : la promesse qui déterminera le jugement de l’Histoire
Toutes les transitions politiques ont une seule raison d’être : organiser le retour à l’ordre constitutionnel. Elles ne constituent pas une fin en soi. Elles ne sont qu’un passage, un pont entre une crise profonde et le rétablissement de la souveraineté populaire.
Depuis son installation à la Primature, Alix Didier Fils-Aimé a réaffirmé à plusieurs reprises sa volonté de conduire le pays vers des élections. Le gouvernement affirme travailler à la création des conditions sécuritaires, techniques et institutionnelles nécessaires à leur organisation. Toutefois, une partie de l’opinion demeure sceptique. Beaucoup de citoyens considèrent que le temps de la transition s’est considérablement allongé et que les échéances annoncées ont alimenté davantage d’attentes que de certitudes.
Au-delà du calendrier électoral, une question fondamentale demeure : les Haïtiens pourront-ils voter librement, en sécurité et sur l’ensemble du territoire national ? Une élection ne se résume pas à l’installation de bureaux de vote. Elle suppose un environnement où les électeurs, les candidats, les journalistes et les observateurs peuvent exercer leurs droits sans intimidation ni violence.
Le défi est immense. Organiser un scrutin crédible dans un pays confronté à une crise sécuritaire majeure constitue une responsabilité historique. Si le gouvernement y parvient, il laissera l’image d’une transition ayant rempli sa mission essentielle. S’il échoue, c’est toute la crédibilité de cette période qui sera remise en question.
Le leadership à l’épreuve des faits
Le pouvoir est souvent généreux avec les promesses et impitoyable avec les résultats.
Durant les premiers mois, un gouvernement peut invoquer les difficultés héritées du passé. Avec le temps, cette explication perd de sa force. Après vingt mois à la tête du gouvernement et plusieurs mois à la direction de fait de l’exécutif, Alix Didier Fils-Aimé est désormais évalué avant tout sur son action.
L’Histoire ne retiendra ni le nombre de conseils de gouvernement, ni celui des communiqués publiés, ni les cérémonies officielles, ni les rencontres diplomatiques. Elle retiendra ce qui aura effectivement changé dans la vie des citoyens.
Aura-t-il contribué à restaurer l’autorité de l’État ?
Aura-t-il renforcé durablement les institutions ?
Aura-t-il amélioré la sécurité ?
Aura-t-il créé les conditions d’une relance économique ?
Aura-t-il permis le retour à un ordre démocratique pleinement légitime ?
Ce sont ces interrogations qui formeront le véritable bilan de son passage à la tête du gouvernement.
Le verdict appartient désormais au peuple
Le peuple haïtien n’attend pas un gouvernement parfait. Il sait les difficultés immenses auxquelles le pays est confronté. Il sait que plusieurs crises trouvent leurs racines dans des décennies de fragilité institutionnelle, d’instabilité politique et de sous-investissement public.
Mais il attend une direction claire, des décisions cohérentes et des résultats mesurables.
Le bilan d’un gouvernement ne se construit pas uniquement dans les rapports administratifs. Il s’écrit dans les rues redevenues sûres, dans les écoles ouvertes, dans les entreprises qui investissent, dans les hôpitaux qui soignent, dans les tribunaux qui rendent justice et dans la confiance retrouvée entre l’État et les citoyens.
Vingt mois après son arrivée à la Primature, Alix Didier Fils-Aimé se trouve à un moment décisif de son parcours politique. Le temps des intentions est passé. Celui des réalisations est désormais la seule unité de mesure.
En définitive, une seule question résume toutes les autres :
Le citoyen haïtien vit-il aujourd’hui dans de meilleures conditions qu’au moment où ce gouvernement est entré en fonction ?
Si la réponse est clairement positive, le gouvernement pourra revendiquer un bilan solide. Si elle demeure incertaine ou négative pour une large partie de la population, alors l’heure ne sera plus aux justifications, mais à la remise en question.
Car, en démocratie, le dernier mot n’appartient jamais aux gouvernants.
Il appartient toujours au peuple.
Et le peuple, lui, finit toujours par rendre son verdict.
Reynoldson Mompoint
Avocat au Barreau de Mirebalais
Communicateur Social
Journaliste
+50937186284

