Par Me Johnson Jean-Baptiste** | 25 juin 2026
Trois défaites en trois matchs, zéro point et dernière place du groupe C de la Coupe du monde nord-américaine FIFA 2026. Le tout s’ajoute à la débâcle en phase de groupe lors de la Gold Cup 2025, avec un système de jeu décousu, une méthode de tâtonnement et absence de projet-ambition sportif sérieux. Pourtant, Sébastien Migné est toujours sélectionneur d’Haïti. En conférence de presse après match à Atlanta, le “technicien” français a résumé la situation en une phrase : « Je suis toujours sous contrat avec la FHF. C’est une question à poser à mes dirigeants. »
Pendant ce temps, la Tunisie changeait d’entraîneur en pleine Coupe du monde 2026 après un seul match, le Maroc remerciait Vahid Halilhodžić à trois mois du Mondial 2022, D’autres techniciens tels que Julen Lopetegui et Otto Addo, ayant mené leurs équipes lors des qualifications des Mondiaux 2018 et 2026, se sont vus remplacer respectivement comme sélectionneurs de l’Espagne et du Ghana, ce, avant la compétition finale (1). Alors pourquoi la Fédération haïtienne de football (FHF) semble-t-elle paralysée, même quand la rue gronde et que les « Fòk Migné ale » envahissent les réseaux sociaux?
La réponse tient en trois mots : les clauses contractuelles.
1. Un contrat qui protège le coach, pas la Fédération
En mars 2024, Sébastien Migné signe avec la FHF. Selon Mme Monique André (2), son contrat est renouvelable annuellement (3). Objectif : qualifier Haïti pour sa deuxième Coupe du monde après 1974. Le 18 novembre 2025, comme par magie et coïncidence historique, aussi avec des joueurs très talentueux appelés en renfort du groupe, la mission fut accomplie. Mais le contrat, rédigé sous Comité de normalisation FIFA, semble ne pas prévoir de garde-fous sportifs.
Traditionnellement, la mouture des contrats signée entre la FHF et ses sélectionneurs semble l’exposer au risque de démêlés litigieuses, quand vient le moment s’imposant de se séparer de ces derniers, comme en témoignent l’affaire de Patrice Neuveu en 2017 (4) et celle de Marc Collat en 2021 (5), quoique les raisons d’un limogeage seraient fondées.
Ailleurs, dans les grandes fédérations telles que celles de l’UEFA, c’est une tout autre perspective : on lie désormais la résiliation à la performance. Un article type dit : « Si l’équipe est éliminée au premier tour sans victoire, le contrat peut être résilié moyennant un préavis d’un mois et une indemnité de trois mois de salaire » (6). Résultat : le président de la fédération peut trancher en 48 heures, l’indemnité est budgétée, le coach part.
À la FHF, c’est l’inverse. Sans clause de performance, c’est l’article 17 du Règlement du Statut et du Transferts des Joueurs (RSTJ) de la FIFA, texte qui est opposable aussi dans le cas des entraîneurs, sur les conséquences juridiques, financières et sportives d’une rupture unilatérale du contrat, qui s’applique : résilier sans « juste cause » oblige à payer « la valeur résiduelle du contrat » (7). Pour Migné, il reste vraisemblablement entre 7 et 18 mois. À 20 000 $ US mensuels (une estimation de base comparée à l’échelle salariale des sélectionneurs dans la région), la note paraît difficile à avaler par la FHF. Une somme exorbitante pour une fédération privée de sponsors majeurs, de stade et de billeterie.
2. Les mauvais résultats ne sont pas une « juste cause »
Beaucoup de supporters pensent que les trois défaites à la Coupe du Monde et les contre-performances enregistrées lors de la dernière Gold Cup suffisent à justifier un licenciement du sélectionneur. Juridiquement, c’est faux. La FIFA exige une faute grave : abandon de poste, insubordination, mise en danger de l’équipe. Cependant, l’« insuffisance de résultats », pour être considérée comme motif de rupture, doit être explicitement prévue dans le contrat.
Or, limoger Migné dans les conditions actuelles, semble un pari très risqué pour la FHF comme le rappellent les journalistes de Global Presse : “Une révocation mal ficelée ou un non-paiement des indemnités de rupture pousserait immédiatement Sébastien Migné à saisir la Chambre de Résolution des Litiges de la FIFA, voire le Tribunal Arbitral du Sport (TAS). Dans un tel scénario, Haïti risquerait de lourdes sanctions financières, [et] sportives”(8).
3. L’effet « héros de la qualification » ne tient pas
Certes, Migné reste l’homme qui a ramené Haïti au Mondial 52 ans après 1974. Dans ses déclarations, il en fait allusion comme une étiquette lui offrant un bouclier de légitimité. Or, avec la composition du groupe actuel, le public haïtien rêvait et espérait mieux. A la vérité, on en avait les moyens dans l’effectif. Mais la FHF enchaîne les sélectionneurs français — Neveu, Delépine, Gonçalves, Calderon, Quignette — sans projet à long terme. « On importe l’incompétence », résume un ancien cadre.
Ailleurs, le fait de mener une équipe à la qualification ne protège pas. Outre celles de l’UEFA, les fédérations tunisienne, marocaine ou sénégalaise, pour ne citer que celles-là, ont des leviers, des budgets et des garde-fous dans les contrats qui leur permettent d’assumer un licenciement immédiat, en cas de nécessité. Elles négocient dès le départ une « clause de dédit réciproque », c’est-à-dire un droit de repentir légal moyennant compensation financière : 3 à 6 mois de salaire pour chaque partie. La FHF, elle, signe à long terme pour « sécuriser » un entraîneur, et se retrouve donc piégée.
4. Que devraient contenir les prochains contrats ?
Si la FHF veut éviter un nouveau cas Migné, elle doit se donner des mécanismes juridiques stricts, tout en respectant les lois de la FIFA. À cet effet, quatre clauses sont indispensables :
- Clause de performance. Exemple : rupture possible avec 3 mois d’indemnité si l’équipe obtient moins d’1 point par match sur 3 à 5 rencontres officielles.
- Plafonnement de l’indemnité. Exemple : quel que soit le temps restant, l’indemnité ne dépasse jamais 6 mois de salaire.
- Paiement échelonné: l’indemnité est versée mensuellement et s’arrête si le coach retrouve un emploi.
- Objectifs intermédiaires clairs. Exemples : maintien en Ligue A de la Ligue des Nations, qualification Gold Cup. En cas d’échec, le contrat bascule en CDD précaire et peut être résilié par la FHF.
Ce sont des standards dans le monde du football moderne. Ils sont décrits par les meilleurs avocats spécialisés en droit du sport. Ces clauses reposent sur des critères sportifs transparents et donnent « une plus grande certitude » aux deux parties : le coach connaît les attentes, la Fédération connaît le prix d’un échec. Ainsi, l’intégration de clauses de résiliation unilatérale, mais assorties d’indemnités de départ (clause libératoire), avec des objectifs intermédiaires précis (obligation de moyen) permettra à la FHF de se protéger contre les contre-performances de ses sélectionneurs.
Conclusion : négocier, c’est gouverner
Tant que la FHF signera des contrats pour avoir un sélectionneur plutôt que pour se protéger d’un sélectionneur (encore pire si incompétent), les têtes ne sauteront pas, sinon difficilement même après un Mondial catastrophique. Le football moderne se joue aussi sur le terrain juridique. Et pour l’instant, sur ce terrain-là, la FHF joue sans clause, donc sans filet.
Sébastien Migné a raison : « C’est une question à poser à mes dirigeants ». La vraie question, c’est de savoir si les prochains dirigeants sauront, eux, poser les bonnes clauses.
Notes :
**Me Johnson Jean-Baptiste est diplômé à l’Université de Montréal. Professeur de philosophie de carrière, expert en droit public, droit de l’entreprise et des marchés financiers, il a publié de nombreux articles traitant des faits d’actualité. Étant avocat membre de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince, il travaille à titre de Conseiller juridique auprès de plusieurs institutions. Contact: jjb.avocat@gmail.com
(1) Ouest-France, “Coupe du Monde 2018. Espagne : Lopetegui, un limogeage inédit” (13 juin 2018); Afik-Foot, “Après le Maroc, un autre qualifié africain change de sélectionneur à J-72″ (31 mars 2026). Consultés en ligne le 25 juin 2026.
(2) Madame Monique André est présidente du Comité de normalisation de la FHF mis en place par la FIFA depuis 2020 (il fonctionne administrativement sous la tutelle de la FIFA). La présidente donnait cette précision sur le contrat du sélectionneur lors d’une intervention sur une station de radio de la capitale en décembre 2025.
(3) Sport passion info, “Sébastien Migné renouvelé comme sélectionneur des Grenadiers”, (3 février 2025), en ligne “ https://sportpassioninfo.com/?p=14361”, consulté le 25 juin 2026.
(4) Le Nouvelliste, “Une épine dans les pieds de la FHF”, (25 septembre 2017), en ligne https://lenouvelliste.com/article/176910/une-epine-dans-les-pieds-de-la-fhf, consulté le 25 juin 2026.
(5) Emanuel MERSON, “Football: L’ancien sélectionneur Marc Collat a sommé la FHF pour 200 mille dollars”, (3 juillet 2020), en ligne “ https://www.linkedin.com/pulse/football-lancien-s%C3%A9lectionneur-marc-collat-somm%C3%A9-la-fhf-merson/ (consulté le 25 juin 2026).
(6) Chloé SANFILIPPO, “La rupture du CDD de l’entraîneur pour insuffisance de résultats”, (10 avril 2026), en ligne https://jurisportiva.com/news/la-rupture-du-cdd-de-lentraineur-pour-insuffisance-de-resultats, (consulté le 25 juin 2026). Voir aussi: CABINET BERTRAND, “Stabilité contractuelle FIFA, entraîneurs de football et Fédérations Nationales”, (25 janvier 2024), en ligne https://www.bertrand-sport-avocat.com/ressources/blog/stabilite-contractuelle-fifa-entraineurs-federations/ (consulté le 25 juin 2026).
(7) Idem.
(8) Global Presse, “Grenadiers : Pourquoi limoger Sébastien Migné n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît”, (21 juin 2026), en ligne https://globalpressht.com/grenadiers-pourquoi-limoger-sebastien-migne-nest-pas-aussi-simple-quil-ny-parait/ (consulté le 25 juin 2026). Johnson Jean-Baptiste, LL.M, MPhil.
Professeur de philosophie de formation et de carrière;
Spécialiste en droit des sociétés et marchés financiers, et droit public;E-mail: johnson.jeanbaptiste@ymail.com | Tél: +1(438)233-4474

