Dans le contexte de l’île d’Hispaniola, partagée entre Haïti et la République Dominicaine, l’expression « deux ailes d’un même oiseau » prend tout son sens lorsqu’on observe les dynamiques interconnectées entre les deux États.
L’appel d’offres international lancé par Instituto Dominicano de las Telecomunicaciones pour l’attribution de fréquences dans la bande 700 MHz, avec dépôt des offres techniques et économiques fixé au 16 juin 2026, en constitue une illustration parfaite.
Ce processus, hautement stratégique pour le déploiement accéléré de la 4G/5G en République Dominicaine, bénéficie directement des avancées réalisées côté haïtien sous le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé.
Pourtant, l’échéance du 7 juin 2026, marquant la fin officielle de son mandat de Premier ministre, introduit une variable d’incertitude politique qui pourrait peser sur le « verdict » du 16 juin : niveau de participation, qualité des offres et montant global des engagements des investisseurs régionaux et internationaux.
Le Premier ministre Fils-Aimé, ancien PDG de HAINET, a joué un rôle clé dans la crédibilisation de cet appel d’offres dominicain. En faisant adopter rapidement le décret du 31 mars 2026 sur la Télévision Numérique Terrestre (TNT), son gouvernement a libéré la bande 700 MHz du côté haïtien, minimisant les risques d’interférences transfrontalières qui constituaient autrefois un frein majeur pour les opérateurs dominicains, notamment dans les provinces frontalières.
Cette mesure a transformé un vieux contentieux en opportunité de coopération bilatérale. Les investisseurs, notamment les grands groupes télécoms régionaux comme Claro, América Móvil, Altice et Digicel, ainsi que d’éventuels consortiums, évaluent désormais le dossier 700 MHz comme un projet « binational » implicite : la stabilité du spectre haïtien renforce l’attractivité du spectre dominicain, et vice versa.
Un enjeu économique majeur
L’INDOTEL propose d’attribuer jusqu’à 60 MHz dans la bande 700 MHz — soit six blocs de 10 MHz — avec une valeur de référence fixée à 40 000 USD par MHz par an, représentant une réduction d’environ 76 % par rapport aux tentatives précédentes, où les tarifs atteignaient environ 165 000 USD par MHz/an.
Sur une concession typique de 15 à 20 ans, cela représente un potentiel de revenus directs pour l’État dominicain de plusieurs dizaines de millions de dollars pour cette bande seule.
Au-delà des redevances liées au spectre, les investissements induits en infrastructures sont encore plus importants. L’INDOTEL anticipait historiquement entre 200 et 300 millions USD de recettes globales pour un appel d’offres 5G multi-bandes complet.
Avec la bande 700 MHz, particulièrement prisée pour sa capacité de couverture rurale et frontalière, les opérateurs lauréats s’engagent généralement à des déploiements massifs. Dans des marchés comparables de la région, chaque MHz attribué dans cette bande génère souvent entre trois et huit fois son coût d’acquisition en investissements capex sur les cinq premières années.
Pour 60 MHz, cela pourrait représenter plusieurs centaines de millions de dollars d’investissements directs en République Dominicaine, avec des retombées positives sur l’emploi, la fiscalité et la connectivité frontalière.
Une fenêtre de vulnérabilité politique
Cependant, la proximité des deux dates — fin de mandat le 7 juin et dépôt des offres le 16 juin — crée une fenêtre de vulnérabilité.
Les investisseurs institutionnels et les opérateurs multinationaux détestent l’incertitude politique. Ils s’interrogent légitimement : qui sera aux commandes en Haïti après le 7 juin ?
Le successeur de Fils-Aimé maintiendra-t-il les engagements sur le spectre et la coopération transfrontalière ? Une transition tumultueuse pourrait-elle remettre en cause le décret TNT ou créer de nouveaux risques d’interférences ?
Ces questions, bien que techniques en apparence, ont un poids financier considérable sur des projets dont le retour sur investissement s’étale sur 10 à 20 ans.
Scénarios politiques et leurs impacts sur le verdict du 16 juin
Scénario « optimiste » : transition consensuelle et signal de stabilité
Les acteurs politiques haïtiens parviennent à un accord avant ou juste après le 7 juin, permettant une passation ordonnée ou une prolongation consensuelle. Le gouvernement haïtien confirme rapidement la continuité des engagements en matière de spectre.
Dans ce cas, le message envoyé aux investisseurs est extrêmement positif. La confiance est renforcée, favorisant une participation massive et des offres proches ou supérieures à la valeur de référence.
On pourrait alors approcher ou dépasser les attentes hautes, avec des investissements globaux potentiellement compris entre 250 et 400 millions USD sur cinq ans pour la bande 700 MHz et les engagements associés.
Ce scénario renforcerait non seulement le succès de l’appel d’offres dominicain, mais aussi l’image d’Hispaniola comme zone attractive pour les capitaux télécoms internationaux.
Scénario « intermédiaire » : gestion intérimaire et incertitudes contrôlées
Fils-Aimé ou son équipe continue d’exercer le pouvoir de manière intérimaire, en invoquant la nécessité de préserver la stabilité. Le décret TNT reste en vigueur sans contestation immédiate.
Ce scénario, probablement le plus réaliste, générerait un attentisme modéré. Les offres seraient déposées, mais avec des clauses de protection renforcées et des engagements d’investissement plus prudents, incluant des reports de déploiement ou des réductions de capex de 20 à 40 %.
Le verdict du 16 juin serait alors « correct mais en deçà des potentiels », avec des revenus spectrum proches de la valeur plancher et des investissements induits plus limités.
Scénario « pessimiste » : crise institutionnelle et contagion régionale
Des contestations ouvertes surgissent après le 7 juin, entraînant un vide juridique ou des blocages administratifs.
Tout doute sur la continuité haïtienne créerait un risque renouvelé d’interférences transfrontalières. Dans ce contexte, plusieurs investisseurs pourraient adopter une prudence extrême : offres minimales, retraits ou clauses suspensives très strictes.
Le verdict du 16 juin risquerait alors d’être décevant, avec une faible concurrence et des montants largement inférieurs aux attentes — potentiellement moins de 50 % des projections initiales.
Une telle situation pourrait réduire de plusieurs centaines de millions de dollars les investissements télécoms prévus à moyen terme et porter atteinte à la crédibilité régionale du dossier 700 MHz.
Conclusion
L’échéance du 7 juin exerce une influence indirecte mais réelle sur le verdict du 16 juin. Ces deux dates, étroitement imbriquées, symbolisent l’interdépendance des deux ailes d’un même oiseau.
Le succès de l’appel d’offres dominicain — avec ses dizaines de millions de revenus directs pour l’État et ses centaines de millions en investissements induits — dépendra en partie de la capacité haïtienne à gérer sa transition politique avec sagesse et prévisibilité.
Les prochains jours seront déterminants. Ils diront si Hispaniola avance ensemble vers une meilleure connectivité numérique ou si les incertitudes d’une aile continueront de freiner le vol de l’autre.
La balle est désormais dans le camp des acteurs politiques haïtiens, dont les décisions auront un écho bien au-delà des frontières.

