Haïti est véritablement une république à l’envers. C’est peut-être l’un des rares pays où l’on réussit l’exploit de la banalisation totale : la politique, la santé et même l’éducation-ce secteur pourtant censé former l’intelligence de la nation-sont trivialisées par le pouvoir public.
Chaque année, l’État dépense des sommes colossales pour organiser les examens officiels. Mais au moment de corriger les copies des candidats, le spectacle devient presque folklorique.
On recrute une cohorte de correcteurs dont la plupart ne possèdent ni la formation académique requise, ni les compétences pédagogiques nécessaires. Beaucoup sont « parachutés » par des partis politiques, des syndicats alliés du pouvoir ou des réseaux d’influence spécialisés dans le placement stratégique de clients.
À ce niveau, la correction des copies aux examens officiels n’a plus pour objectif de mesurer les acquis réels des candidats, d’assurer la fiabilité des résultats ou de préserver la crédibilité des évaluations nationales. Elle se transforme surtout en un vaste programme de distribution d’emplois temporaires à haute intensité de clientélisme.
Chaque parti influent place ses correcteurs ; chaque syndicat envoie sa liste. Chaque homme ou femme de pouvoir, qu’il soit au gouvernement ou au MENFP, y case des noms. À ce rythme, on pourrait bientôt se retrouver à corriger une seule copie avec dix correcteurs, trois superviseurs, deux secrétaires et un observateur politique délégué par la Primature.
Quant aux secrétaires de jury, elles sont parfois si nombreuses qu’il faut organiser des rotations, à l’instar des grands hôpitaux en période de crise sanitaire. Certaines semblent avoir été recrutées moins pour leurs compétences administratives que pour leurs étroites affinités avec quelques puissants décideurs du système. En Haïti, même l’amour finit par obtenir un poste dans l’Éducation nationale. Ainsi va la République.
Pendant ce temps, les diplômés de l’ENS, des facultés des sciences de l’éducation ainsi que de nombreux universitaires chevronnés observent le spectacle depuis les gradins. Ironiquement, ils se retrouvent exclus précisément parce qu’ils maîtrisent la pédagogie, la docimologie et les méthodes d’évaluation.
Dans une administration qui privilégie l’amateurisme au détriment de la qualification, l’excès de compétence devient paradoxalement un handicap. Car, lorsque l’incompétence se transforme en méthode de gouvernance, le mérite finit toujours par être perçu comme une menace.
——-
*Bleck D. Desroses / 13 mai 2026*

