par Kerlens Tillus
Mercredi 1er mai 2019 ((rezonodwes.com))– Le 1er Mai est un jour férié en Haiti. On dit que c’est la fête de l’agriculture et du travail. Dans un pays où plus de 70% de produits consommés, surtout alimentaires viennent de l’étranger, peut-on parler d’agriculture ? Dans un pays où plus de 70% de la population active est au chômage, peut-on vraiment parler de fête du travail ? Si l’on veut véritablement parler de pays et penser le futur, on devrait considérer le 1er Mai comme une journée de réflexions sur toute l’étendue du territoire pour développer des idées relatives au développement endogène du pays.
Les Haïtiens ne réalisent pas qu’ils sont prisonniers des importateurs de produits de premières nécessités. Une petite enquête à travers le pays nous a permis de voir que contrairement à ce qui se dit dans la presse, le pays produit des denrées alimentaires, pas suffisamment pour nourrir toute la population, mais en quantité pour réduire l’importation des denrées alimentaires d’au moins 20%. Pour rédiger ce texte, nous nous sommes entretenus avec des leaders paysans dans la Grande-Anse, dans le Sud, dans l’Artibonite, dans le Nord, dans le Nord’Est, dans le Plateau Central et dans le Sud’Est. On fait croire qu’Haiti ne produit presque plus, ce qui est faux. Des paysans, tant bien que mal continuent à produire pour la consommation. Le problème est juste une question d’accessibilité. Les paysans n’ont pas moyen de stocker la plupart de leurs produits. Il y a un problème sérieux de transport un peu partout à travers le pays. Les greniers sont inaccessibles parce qu’il n’y a pas de routes adéquates.
Réfléchir sur la production nationale, sur le chômage et le développement ne doit pas être l’affaire de l’Etat et de groupes organisés. Cette réflexion devrait être à la portée de tous. Dans certaines localités, les paysans continuent à travailler la terre, mais ils n’ont pas de moyens pour transporter leurs produits de leur section rurale étant à la ville la plus proche, faute de routes accessibles et de moyens de transportation adéquats. Avant de parler de relance de la production nationale, il faut bien que les instances étatiques évaluent le manque à gagner dans la transportation et la conservation de produits alimentaires. L’Etat haitien a choisi sciemment de détruire la production nationale depuis plus de trente ans. La Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire continuent à former des ingénieurs-agronomes sachant que la majorité d’entre eux ne prêteront jamais leurs services à une ferme agricole. Nous gaspillons sciemment nos ressources. Bon nombre de gens qui disent se pencher sur le développement ne comprend pas pourquoi il est important d’inter relier les communes, les villes et les départements du pays. Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de la connaissance, de la volonté, de la capacité de braver les dangers et les obstacles et de cette capacité de travailler dans l’ombre sans fanfares ni trompettes.
Il n’est dans l’intérêt de personne de se positionner comme dénonciateur en chef, de chercher à critiquer tout ce qui se fait et d’être amer vis-à-vis de tous. Qui aurait aimé s’autodétruire en choisissant de s’opposer à plus d’un. Il y a des acteurs qui agissent sciemment comme des agents de provocation. Imaginer, un ministère de l’Agriculture qui n’arrive pas à dire à la population et à ceux qui cherchent des informations combien d’hectares de terres sont cultivables dans le pays et en quelle quantité produit-on certaines denrées sur l’étendue du territoire national. Je ne suis pas agronome, certes, mais j’ai étudié l’Administration publique. Je suis bien imbu de ce que c’est la planification. Pour une population donnée, l’Etat devrait être en mesure de dire quelle quantité de calories et de protéines, les habitants devraient consommer pour rester en santé ; quelles sont les ressources à la disposition de l’Etat pour favoriser l’autosuffisance alimentaire. Et, s’il y a des inconvénients pour arriver à l’autosuffisance alimentaire, être en mesure de discuter de ces inconvénients et de susciter un débat. Je sais qu’il y a un petit noyau d’agronomes qui fait de la relance de la production nationale son cheval de bataille, mais il n’a pas pignon sur rue. Aujourd’hui, il ne suffit pas de dénoncer, de dire ce que l’Etat ne fait pas ; mais il faut aller au-delà de la dénonciation pour dire ce que l’Etat devrait faire. On ne peut pas voir l’agriculture en dehors des sciences de l’environnement qui est un tout englobant. J’invite des spécialistes en sciences de l’environnement d’alimenter le débat sur la production nationale et l’autosuffisance alimentaire.
Nous n’avons nullement besoin de partir en guerre contre quiconque. Nous devons utiliser d’autres stratégies, à savoir mettre l’accent sur ce qui doit être fait et peut être fait. Imaginer la mise en place d’un prix d’innovation en agriculture, en agro-industrie, en transformation de denrées alimentaires. La prochaine génération de multimillionnaires haitiens sera bien des jeunes ingénieurs-agronomes, des jeunes experts en sciences de l’environnement, des entrepreneurs qui embrasseront à part entière l’agriculture, l’agro-industrie. Haiti est un terrain vierge. Nous devons encourager l’entreprenariat jeunesse et l’incubation d’idées nouvelles. Il y a tellement de besoins que les opportunités de créer, de proposer des produits sont énormes. En un clin d’œil, un connaisseur motivé qui n’a pas peur de braver les dangers et les obstacles peut faire fortune en Haiti. Aujourd’hui, nous décidons d’orienter les jeunes vers la voie de l’entreprenariat et laisser le débat politique entre les mains de ceux qui ont la vocation de diriger. Nous ne pouvons pas passer toute notre existence à papoter. Il y a un complot dans ce pays pour éviter que les gens débattent de sujets d’importance et penser le futur. Il est improductif de passer notre temps à parler du conjoncturel. Les jeunes doivent se mettre à l’avant-garde pour penser leur devenir et le devenir du pays.
Peut-on parler de fête du travail quand plus de 85% de jeunes diplômés se retrouve sur le pavé sans emploi, sans espoir. Les acteurs politiques se plaisent à parler de pacte de gouvernabilité à tout bout de champ. Est-ce qu’un pacte de gouvernabilité suffit à lui seul pour mettre le cap sur le développement ? Il ne s’agit pas de se mettre ensemble pour séparer les maigres ressources existant. On se regroupe pour dire comment on va s’y prendre pour créer de la richesse, pour utiliser ce que l’on a pour créer d’autres opportunités. Il y a cette tendance que chaque jeune doit être un leader politique. Chaque jeune diplômé se voit déjà au timon des affaires. Nous ne vivons que par et pour la politique. On décourage les jeunes à donner la préséance à l’économique. Si nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord pour gérer les ressources que l’on a actuellement, comment pouvons-nous croire que nous pouvons créer d’autres opportunités. Nous avons fait le choix de remettre notre destin entre les mains des contrebandiers pour ne pas dire importateurs. Nous avons fait le choix de décourager les paysans à travailler leurs terres, mais plutôt à émigrer ailleurs. Beaucoup de jeunes se retrouvant au Chili travaillent dans des fermes agricoles. Pourquoi ne pouvons pas nous créer les mêmes opportunités en Haiti ? Nous devons prendre pour acquis que l’Etat haitien n’existe que de nom. S’il y a un travail à faire aujourd’hui, c’est de repenser l’Etat. Tout est banalise. L’élu a du mal à se positionner, car l’idée première en se portant candidat n’est pas de servir, mais de faire du fric.
Nous prenons pour acquis que la grande majorité de ceux qui nous dirigent n’ont pas la compétence requise pour être au timon des affaires ; mais une petite minorité comprend les enjeux et a la capacité de donner des résultats ; ils sont tout simplement inconscients. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés et laisser les incompétents et les méchants détruire tout un peuple. Nous ne prônons pas l’affrontement direct. Il faut tout simplement favoriser la guerre d’idées. Les jeunes ont soif d’idées nouvelles. Nous ne pouvons pas empêcher les « machann mikwo » de la presse nationale de polluer l’air médiatique, mais nous pouvons déterminer l’orientation à donner aux débats de fond dans la société. Les jeunes ne peuvent pas seulement se résoudre à afficher leur enveloppe jaune pour demander de l’emploi, les jeunes doivent se mettre ensemble et déterminer comment ils vont créer de l’emploi. Tout est lié. Nous avons une démocratie qui fonctionne de manière bancale où les élections ne sont pas crédibles ; où les moins compétents et les incapables font mains basses sur l’appareil étatique. Le jeu des malfrats c’est de décourager les bien-pensants et de les réduire au silence. La presse traditionnelle ne veut pas prendre la voie de la modernité et du progrès. Voilà pourquoi, nous devons utiliser les nouvelles technologies de l’information à notre portée pour véhiculer une nouvelle façon de penser et de faire.
Je suis d’avis qu’il faut l’émergence d’une nouvelle classe d’hommes et de femmes ; qu’il faut penser à instaurer un nouveau système. Nous ne devons pas attendre la manne. C’est nous qui devons provoquer le changement. Rien de bon et de productif ne peut découler de la bamboche et de la paresse. Une fois que les jeunes haitiens comprendront la nécessité d’être proactifs et mettre le focus sur les idées qui révolutionnent, des groupes s’érigeront pour proposer des cahiers thématiques, des livres blancs et favoriser le choc des idées. Nous devons nous ériger comme les mages de la révolution économique à venir. Les jeunes haitiens doivent s’efforcer d’acquérir la connaissance des lois universelles qui permet d’accéder à la plus haute sagesse par l’étude assidue. Quiconque veut s’instruire aujourd’hui a l’opportunité de le faire à moindre coût. Nous devons penser grand pour notre pays. Nous devons être tenaces, patients et persévérants. Nous devons oser affronter les impedimenta de la vie. La vie sourit à celui qui ne craint ni les sacrifices, ni les obstacles et qui ne fait pas cas de l’opinion d’autrui mais poursuit son but, sans désespérer et sans tenir compte aussi bien des succès que des échecs. Nous n’avons pas à nous glorifier ni à faire étalage de nos connaissances. Le savoir-faire c’est tout ce qui compte. Nos connaissances nous doivent être utiles de manière à ce que notre qualité de vie soit améliorée. C’est malheureux que dans la société haitienne, les diplômés n’arrivent pas à montrer en quoi la connaissance ajoute une plus-value ou encore les amène à être de meilleures personnes qui pensent et réfléchissent comme des civilisés à part entière.
Nous ne pouvons pas continuer à nous apitoyer sur notre sort alors que nous avons tout ce dont un peuple a besoin pour prendre en mains son destin. Regardons comment les bandits légaux s’organisent pour damner le pion aux gens de bien dans cette société. Nous devons faire un complot entre les gens d’esprit pour porter les mal intentionnés à battre en retraite. Ceux qui alimentent l’opinion publique en fatras, en fake news connaissent le pouvoir de l’information et de la pensée positive.
Ce premier Mai que nous célébrons en Haiti aujourd’hui, est la fête de l’importation et du chômage. Nous pouvons changer notre présent et concevoir notre futur de manière à construire un havre de paix et de progrès. Le 1er Mai peut redevenir la fête de l’agriculture et du travail si et seulement si nous le voulons. Que les bien-pensants s’assemblent et prennent la résolution de puiser dans notre passé glorieux de peuple pour indiquer la bonne voie à ces millions de jeunes désespérés qui sont à la recherche d’un mieux-être et qui veulent vivre autrement. Qu’Hayti arpente la voie de la liberté et du développement endogène durable !
Kerlens Tilus 05/01/2019
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