A VENIR BIENTÔT | Élections 2016 — Pourquoi Jocelerme Privert n’a-t-il pas fait appliquer l’ensemble des recommandations de la CIEVE ?
Dix ans après avoir accédé au Palais national sans suffrage populaire direct, à la faveur de la vacance présidentielle de février 2016, Jocelerme Privert repart à la conquête de la présidence. L’ancien chef provisoire de l’État a engagé, le 14 septembre 2026, son inscription comme candidat sous la bannière d’« Ayiti Transfòme », transformant une présidence conçue comme exceptionnelle et temporaire en référence centrale d’une nouvelle ambition électorale.
PORT-AU-PRINCE — Jocelerme Privert n’avait pas été élu président de la République au suffrage universel en 2016. Président du Sénat au moment où Michel Martelly quitta le pouvoir sans successeur élu, il fut choisi par les deux Chambres réunies en Assemblée nationale, dans la nuit du 13 au 14 février, pour occuper provisoirement la magistrature suprême. L’accord politique du 5 février prévoyait alors un mandat limité à 120 jours, destiné principalement à rétablir le processus électoral interrompu.
L’« accident de l’histoire » n’était donc pas une accession hors droit, mais le produit d’une vacance institutionnelle exceptionnelle, d’un accord politique et d’une élection parlementaire indirecte. Privert devait être un président de passage. Les quatre mois initialement prévus se transformèrent cependant en presque une année : il conserva la présidence jusqu’au 7 février 2017, date de la prestation de serment de Jovenel Moïse.
Dix ans plus tard, le provisoire veut devenir électif. Le 14 septembre 2026, vers 21 heures, Privert a procédé à son inscription en ligne comme candidat à la présidence pour Ayiti Transfòme, regroupement identifié par le numéro 91 et le symbole du papillon, selon les informations publiées mardi. Cette démarche intervient pendant la période fixée par le CEP, du 13 au 22 septembre, pour les formalités de candidature.
De la présidence provisoire aux avantages de l’après-pouvoir
Le retour de Jocelerme Privert invite également à rouvrir certaines archives de son passage à la présidence. Le 16 février 2017, neuf jours après son départ du Palais national, Rezo Nòdwès publiait sous forme interrogative : « Est-ce un emploi fictif pour l’ex première dame Ginette Privert ? » Le journal rapportait qu’une correspondance attribuée au ministre des Affaires étrangères Pierrot Delienne plaçait Ginette Michaud Privert, jusque-là conseillère attachée à l’ambassade d’Haïti en République dominicaine, « à la disposition du bureau de l’ex-président Jocelerme Privert ».
L’article précisait cependant que son interrogation reposait notamment sur des documents circulant à l’époque sur les réseaux sociaux et dont il conditionnait expressément l’analyse à leur authenticité. Il demandait quel fondement administratif autorisait l’État à rémunérer l’épouse d’un ancien chef de l’État pour travailler auprès du bureau de son propre mari, et quelle fonction précise lui avait été attribuée. Rezo Nòdwès republia cette archive en 2024 sous l’étiquette « Corruption », sans qu’une décision judiciaire citée dans ces publications ait établi l’existence d’un emploi fictif.
Le pouvoir provisoire était-il seulement provisoire ?
Privert revient ainsi devant l’électorat avec une singularité politique : il connaît déjà le Palais national sans jamais y avoir été envoyé directement par les électeurs. En février 2016, 77 parlementaires l’avaient porté au pouvoir au second tour du scrutin parlementaire ; en septembre 2026, il demande aux citoyens de lui conférer cette fois la légitimité électorale directe qui manquait par définition à son mandat transitoire.
L’histoire offre ainsi un curieux retournement. L’homme choisi pour administrer une transition limitée dans le temps revient dix ans après pour briguer le mandat complet. Le Palais national aurait-il transformé une mission provisoire en vocation permanente ? La présidence de 2016 n’était-elle qu’une parenthèse institutionnelle, ou constituait-elle déjà le premier chapitre d’une ambition présidentielle appelée à refaire surface ?
Et, surtout, au moment où Jocelerme Privert sollicite les suffrages, l’examen de son passage au pouvoir ne saurait s’arrêter aux cérémonies de transfert du 7 février 2017. Gestion de l’État, avantages accordés après la présidence, situation administrative de son entourage, bilan de la transition : dix ans plus tard, le candidat Privert devra aussi répondre du président Privert.
cba

