Le rapport final du Groupe d’experts sur Haïti (période octobre 2025-juillet 2026) met en lumière le rôle central et problématique des banques, en particulier celles de la commune de Carrefour, dans le financement des gangs armés. Alors que la plupart des établissements financiers ont cessé leurs activités dans les zones contrôlées par les gangs, plusieurs agences bancaires de Carrefour restent opérationnelles. Cette situation transforme la commune en un véritable « sanctuaire économique » pour les groupes criminels.
1. Les banques comme outil de collecte des rançons
Les enlèvements constituent l’une des principales sources de revenus des gangs (aux côtés de l’extorsion, des péages illégaux et de la taxation des ménages). Les rançons varient généralement entre 5 000 et 25 000 dollars, avec des cas documentés allant jusqu’à 153 000 dollars payés et des exigences atteignant 1,5 million de dollars.
Deux modalités principales sont décrites :
• Remise en espèces via des intermédiaires.
• Transactions bancaires sous contrainte : les victimes ou leurs proches sont conduits par les gangs dans des banques de Carrefour pour retirer ou virer elles mêmes les fonds. Des sources (dont un ancien membre de gang) ont expliqué au Groupe d’experts que des groupes de diverses communes du département de l’Ouest utilisent systématiquement Carrefour à cette fin, précisément parce que les opérations de sécurité y sont très limitées.
Le rapport note explicitement que les banques de Carrefour sont utilisées pour les transactions liées au paiement des rançons avant la libération des otages. Certains témoignages (relayés dans la presse) indiquent même que des membres de gangs laissent parfois leurs armes à l’entrée avant d’accéder aux guichets, illustrant une coexistence quasi normalisée.
2. Comptes bancaires détenus par des membres de gangs ou leurs associés
Le Groupe d’experts a enquêté sur des cas concrets. L’exemple le plus détaillé concerne Ralph Woodmyr Louissaint (alias « Chalè »), membre de Viv Ansanm, et l’une de ses concubines, Graciani S. Jean Louis (alias « Smelca »). Tous deux détenaient des comptes dans une banque de Carrefour au début de 2025. Des sources ont décrit comment Chalè a fait accompagner une autre de ses concubines (Lourdemya Raphael) dans une agence de Diquini (Carrefour) pour transférer son compte à son nom. En janvier 2026, Smelca a accordé une procuration sur son compte à un tiers. La banque concernée a confirmé ces éléments au Groupe.
La Banque de la République d’Haïti (BRH), régulateur et superviseur du système bancaire, a informé les experts avoir reçu des signalements concernant deux cas dans lesquels des chefs de gangs, des membres ou des associés ont utilisé le système bancaire à des fins financières illicites.
3. Faiblesses dans l’application des sanctions et le gel des avoirs
Le rapport critique sévèrement l’inefficacité du gel des avoirs :
• Seuls les comptes de Kempes Sanon (environ 383 521 gourdes, soit ~2 910 USD) et de Prophane Victor (environ 55 487 gourdes, soit ~421 USD) ont été gelés au titre des sanctions de l’ONU. Les montants sont dérisoires.
• Aucun bien immobilier n’a été identifié ou gelé.
• Les institutions financières ont été lentes à réagir après les désignations, permettant aux personnes sanctionnées de transférer ou de dissimuler leurs avoirs sous le nom de tiers.
• Les banques commerciales ont indiqué avoir gelé certains comptes de chefs de gangs (sanctions ONU ou unilatérales) et placé des personnes associées sur liste noire, mais cela reste très limité.
Le Groupe s’inquiète de l’absence d’un processus national coordonné pour localiser et geler les avoirs, ce qui affaiblit considérablement le régime de sanctions.
4. Implications : complicité structurelle et gouvernance parallèle
En restant ouvertes dans une zone sous contrôle de gangs (notamment celui de Christ-Roi Chéry alias Chrisla/Krisla à Ti Bwa), les banques de Carrefour participent de facto à l’écosystème criminel :
• Elles facilitent le blanchiment et la liquidité des rançons.
• Elles permettent aux gangs de gérer leurs finances de manière « professionnelle » (comptes, transferts, procurations).
• Elles contribuent à la « normalité apparente » de la commune, où écoles, marchés et banques continuent de fonctionner sous un système de gouvernance parallèle des gangs.
Cette situation n’est pas neutre. Elle révèle un échec de la supervision (BRH), une absence de pression des autorités sur les établissements financiers, et une collusion ou une résignation qui transforme des institutions privées en acteurs involontaires (ou parfois tolérants) des exactions.
Conclusion
Les banques, particulièrement à Carrefour, ne sont plus de simples intermédiaires financiers. Selon le rapport des experts de l’ONU, elles sont devenues un maillon opérationnel du modèle économique des gangs. Tant que ces établissements resteront ouverts sans contrôles renforcés, sans gel effectif des avoirs et sans coordination avec les forces de sécurité, elles continueront à alimenter le cycle des enlèvements, de l’extorsion et de la violence. Le rapport appelle implicitement à une action urgente de la BRH, des banques commerciales et des autorités pour rompre ce circuit financier qui prolonge l’emprise criminelle sur des territoires entiers.

