Le 31 mars 2026, le gouvernement dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a fait publier au Moniteur un décret portant migration de la télévision analogique vers la Télévision Numérique Terrestre (TNT). Ce texte, présenté comme une modernisation technique indispensable et conforme aux engagements internationaux d’Haïti auprès de l’Union internationale des télécommunications, fixe une date butoir claire et brutale : à compter du 30 septembre 2027, toutes les émissions analogiques sont interdites. Les concessions historiques sur les fréquences VHF/UHF deviennent caduques. Plus d’une centaine d’entreprises de télévision – réparties dans les dix départements – se retrouvent ainsi privées de leur principal actif, le spectre hertzien, sans mécanisme de maintien des droits acquis ni accompagnement sérieux.
Six mois plus tard, le bilan est sans appel. Aucun calendrier détaillé d’appel d’offres pour les plateformes numériques de diffusion n’a été clairement communiqué. Aucune mesure concrète de soutien technique ou financier aux opérateurs historiques n’a été mise en œuvre de façon visible. Les stations de télévision, déjà fragilisées par la crise sécuritaire, énergétique et économique, se préparent à une extinction pure et simple de leurs droits d’exploitation analogiques. Les associations de médias, elles, observent avec une indifférence troublante. Silence quasi total, absence de mobilisation collective, peu ou pas de positions publiques fermes. Comme si la dépossession d’un pan entier du paysage audiovisuel national ne concernait pas ceux qui se disent les défenseurs de la liberté d’expression et de l’indépendance des médias.
Ce décret ne peut être isolé. Il s’inscrit dans une série de textes pris par le gouvernement Fils Aimé qui, sous le couvert de la modernisation, de la transition ou de la stabilisation, affaiblissent méthodiquement la souveraineté de l’État et livrent des ressources stratégiques. La libération accélérée de la bande 700 MHz (canaux 52 à 69), le « dividende numérique », illustre parfaitement cette logique. Cette bande, d’une valeur considérable pour le déploiement de la 4G et de la 5G, est libérée unilatéralement du côté haïtien. Elle résout au passage les problèmes d’interférences transfrontalières qui gênaient le déploiement mobile dominicain. Certains analystes n’ont pas hésité à parler d’un « petit cadeau » offert au voisin de l’Est. Pendant ce temps, les radiodiffuseurs haïtiens, détenteurs historiques de ces fréquences, sont purement et simplement expropriés de fait.
Le spectre radioélectrique n’est pas un bien privé. C’est une ressource nationale, un patrimoine de l’État haïtien. En le redistribuant de manière précipitée, sans protection réelle des opérateurs nationaux, sans transparence sur les futurs bénéficiaires des multiplex numériques, le pouvoir exécutif ouvre la porte à une captation de cette ressource par des intérêts étrangers ou des opérateurs mieux capitalisés. Le même schéma se retrouve dans d’autres domaines : décisions unilatérales sur des secteurs stratégiques, affaiblissement des cadres de protection des acteurs nationaux, absence de concertation réelle avec les forces vives du pays. La transition numérique, nécessaire en théorie, devient ici l’instrument d’une dépossession concrète.
Les associations de médias ne peuvent continuer à regarder ailleurs. Leur silence face à un décret qui menace directement l’existence de dizaines de stations de télévision, la diversité de l’information et l’emploi dans le secteur audiovisuel, est une forme de complicité par
omission. Quand les licences de plus d’une centaine d’entreprises deviennent caduques à une date fixe, sans filet de sécurité crédible, c’est tout un écosystème d’expression publique qui est fragilisé. Un pays sans médias nationaux solides est un pays plus facile à influencer, à informer de l’extérieur, à dominer culturellement et informationnellement.
Forces vives du pays – partis politiques, organisations de la société civile, syndicats, intellectuels, entrepreneurs, journalistes, citoyens – la question est simple et urgente :
Allons-nous laisser Alix Didier Fils-Aimé sacrifier ainsi le secteur audiovisuel haïtien ?
Allons-nous accepter que, sous prétexte de modernisation, les fréquences nationales soient redistribuées sans garantie de souveraineté, pendant que les opérateurs historiques sont poussés vers la sortie ?
Le 30 septembre 2027 n’est pas une date lointaine. C’est demain. Chaque jour de silence supplémentaire rapproche ce moment où des dizaines de télévisions haïtiennes perdront leur droit d’émettre sur les ondes analogiques, sans alternative réelle garantie. La modernisation technologique ne doit pas devenir le prétexte d’une liquidation du patrimoine audiovisuel national. La souveraineté de l’État ne se négocie pas à la pièce, décret après décret.
Il est encore temps de réagir, d’exiger la révision de ce décret, un accompagnement réel des opérateurs, une transparence totale sur l’attribution future des fréquences et des multiplex, et un débat public digne de ce nom. Sinon, dans quelques mois, nous constaterons une fois de plus que les ressources du pays ont changé de mains, sous les yeux indifférents de ceux qui auraient dû les défendre.

