9 octobre 2026
DUCASSE ALCIN : UNE LETTRE OUVERTE AU PROFESSEUR MICHEL SOUKAR
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DUCASSE ALCIN : UNE LETTRE OUVERTE AU PROFESSEUR MICHEL SOUKAR

Objet : Protestation à l’égard de vos propos offensants envers la diaspora haïtienne


Monsieur le Professeur,


En tant qu’Haïtien vivant dans la diaspora, attaché aux valeurs de respect et de dignité humaine, je tiens à vous exprimer ma profonde indignation à la suite de vos dernières déclarations relatives aux raisons pour lesquelles vous avez choisi de rester en Haïti.

Bien évidemment, nous ne saurions nous adresser à vous sans souligner les nombreuses contributions académiques que vous avez généreusement apportées à la nation.
Cependant, au-delà de l’admiration éprouvée pour l’intellectuel que vous incarnez, il devient difficile de fermer les yeux sur vos prises de parole publiques, marquées parfois par une désinvolture ahurissante. Vous semblez avoir choisi d’abandonner la nuance et la hauteur de vue que l’on est en droit d’attendre d’une figure de votre stature.

Le souvenir de la controverse liée à vos propos antérieurs sur le Père fondateur de la patrie est encore vif ; aujourd’hui, vous récidivez en lançant des assertions malencontreuses et blessantes envers nos compatriotes de l’extérieur.

Vous opposerez sans doute à cette critique l’ardeur de la fibre patriotique qui vous anime. Pourtant, réduire l’exil à une quête de confort matériel ou à une posture de soumission relève d’une profonde maladresse. Ceux qui ont franchi les mers n’ont point agi par désamour ou par frilosité, mais par instinct de survie, mus par le devoir sacré de protéger leur descendance, ou parce que la terre natale se refusait à leur offrir l’humble minimum nécessaire à une existence d’hommes libres.

Affronter l’adversité, essuyer le mépris et le racisme pour faire vivre les siens à distance ne saurait être interprété comme une vie « courbée » : c’est un acte de courage et de résistance héroïque. Nul besoin de chercher midi à quatorze heures si vous voulez des exemples de courbettes. Ils sont là, sous vos yeux, au sein même de la politique telle qu’elle est pratiquée chez nous. Il en va ainsi de ces hommes qui se targuent de n’avoir jamais occupé de postes administratifs, mais qui pourtant mangent à tous les râteliers.

La dignité de la diaspora n’est ni contestable ni négociable. C’est elle qui, suant sang et eau, maintient l’économie moribonde du pays au niveau de la subsistance par l’envoi régulier de transferts de fonds. C’est elle qui porte si fièrement l’étendard de notre culture et la voix du peuple haïtien au sein des instances internationales, là où le chaos intérieur menace d’éteindre la flamme de 1804.

On peut certes choisir de mourir debout sur le sol natal, mais on peut tout aussi bien bâtir debout sous d’autres cieux. Opposer la dignité de ceux qui restent à celle de ceux qui partent relève, si ce n’est d’une myopie, tout au moins d’un préjugé dont Haïti doit absolument se débarrasser.

Votre discours n’est qu’un romantisme tragique, privilège exclusif du penseur confortablement assis. Il est bien aisé de vouloir sacraliser la sédentarité comme un acte de bravade, alors que la population ne sait à quel saint se vouer sous la terreur des gangs armés et le crépitement incessant de la mitraille.

Quelle ironie de célébrer une dignité non négociable quand les gangs armés pourraient l’enlever à leur guise en une fraction de seconde ! Vous refusez de vivre « courbé sous le regard méprisant des autres » à l’étranger, mais quelle noblesse y a-t-il à vivre courbé chez soi pour esquiver les balles perdues ?

Souffrez, Monsieur le Professeur, que l’on vous rappelle une vérité plutôt terre à terre : lorsque vous prenez les lignes aériennes pour honorer de votre présence les salons du livre annuels, l’argent récolté par la vente de vos ouvrages provient précisément de ces mains de la diaspora que vous prétendez courbées devant « le Blanc ».

Le nom du pasteur Christian Emmanuel Sanon — l’homme dont l’odeur du pognon a guidé votre nez jusque dans son antre en Floride — résonne-t-il encore en votre mémoire ? Lui aussi s’est-il « courbé » devant l’étranger pour faire l’acquisition de quarante de vos ouvrages ? Par ricochet, Monsieur le Professeur, vous vous abreuvez vous aussi à la source de ce billet vert que vous semblez dédaigner.

Pour l’immense majorité des Haïtiens, l’alternative ne se pose pas entre « l’exil humiliant » et « la patrie viscérale », mais bien entre l’urgence de fuir l’enfer et l’angoisse de prier pour survivre un jour de plus.

Que vous fassiez le choix délibéré de demeurer en Haïti est une décision respectable. Toutefois, vous ne sauriez feindre d’ignorer que, pour beaucoup, rester sur place n’est pas le fruit d’une délibération philosophique, mais le cruel reflet d’une impossibilité matérielle de s’en aller.

Nous vous enjoignons donc instamment de suspendre ces assauts injustes et de consentir enfin à envisager la diaspora pour ce qu’elle est en vérité : l’un des plus puissants et des plus nobles remparts de notre patrie partagée.

Veuillez agréer, Monsieur le Professeur, l’expression de nos salutations citoyennes.

Professeur, Ducasse Alcin

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