Le 5 octobre 2026, Digicel a publié un nouveau communiqué en créole pour s’excuser auprès de sa clientèle. Deux câbles de fibre optique internationale ont été endommagés sur la Route Nationale n°1 par des projectiles. Les services ont été perturbés le week-end du 4 au 5 octobre. L’insécurité a ralenti l’accès des équipes techniques. Les réparations ont finalement été effectuées. Des messages de compensation personnalisés sont promis. Remerciements aux techniciens et à la clientèle pour sa patience. Le ton est familier, presque rituel.
Ce n’est pas un incident isolé. C’est le dernier épisode d’une longue série. Depuis près de cinq ans, Digicel multiplie les communiqués sur des coupures de câbles fibre optique. En 2018 déjà, pendant les manifestations contre la hausse des prix du carburant, des fibres étaient sectionnées. En 2022, plusieurs coupures en quelques jours sur la RN1, au Cap-Haïtien, vers Ouanaminthe, à Canaan, Croix-des-Missions, Gonaïves, Dondon : internet, SMS et appels internationaux tombés, réparations freinées par les barricades et l’insécurité. En 2023, sabotage suspecté par les gangs à Martissant. En 2024, rupture d’un câble sous-marin à Kaliko Beach, mêlée à un litige privé, puis nouvelles coupures dans l’Arcahaie. En 2025 et 2026, les mêmes schémas se répètent : RN1, zones « rouges », projectiles ou actes de vandalisme, équipes techniques bloquées, services rétablis après plusieurs jours, compensations annoncées. Toujours la même formule : « deux coupures ici, deux coupures là », insécurité, patience demandée.
Comment le problème se pose-t-il réellement ? Les infrastructures critiques de télécommunications – câbles aériens et souterrains, liaisons internationales – traversent des zones où l’État n’exerce plus d’autorité effective. Les gangs contrôlent des portions entières de la RN1 et d’autres axes. Sectionner un câble, empêcher les réparations ou extorquer l’accès devient un levier de pouvoir et de revenus. Digicel, opérateur privé dominant, se retrouve à négocier, à attendre, à mobiliser ses propres équipes de sécurité et à gérer seule, dans les faits, la continuité d’un service essentiel. L’État, lui, reste en retrait.
Sous le gouvernement d’Ariel Henry, Digicel, via les associations patronales du secteur privé, avait participé aux accords politiques de transition. L’opérateur n’était plus seulement une entreprise commerciale ; il s’inscrivait dans un dispositif de légitimation et de stabilisation du pouvoir. Cette confusion des rôles – à la fois prestataire privé et acteur politique indirect – a laissé des traces. Aujourd’hui, le secteur privé se retrouve au pouvoir à travers Alix Didier Fils-Aimé, homme d’affaires issu notamment des télécommunications (ancien dirigeant d’Hainet, cofondateur de l’ATIC, ancien président de la Chambre de commerce). La question se pose naturellement : cette proximité historique et sectorielle joue-t-elle en faveur de Digicel, ou protège-t-elle le régime en place de ses responsabilités étatiques ?
Le devoir de l’État face à un opérateur est clair. Un État digne de ce nom assure la sécurité des infrastructures critiques, fait respecter le monopole de la violence légitime, impose le respect des engagements contractuels et protège les usagers. Or Digicel n’évoque presque jamais, dans ses communiqués, les obligations de l’État haïtien. Elle parle d’insécurité, de projectiles, de délais de réparation, de compensation commerciale. Elle ne rappelle pas publiquement que la protection des réseaux de communication relève d’abord de la souveraineté de l’État. Doit-on en déduire que Digicel gère, de fait, ce dossier impliquant des
gangs armés à la place de Fils-Aimé ? Que l’opérateur privé assume, par nécessité ou par arrangement, une fonction régalienne que le pouvoir a abandonnée ?
Combien de temps Digicel pourra-t-elle tenir ses clients dans cette situation et, par la même occasion, protéger le régime en place depuis près de cinq ans face à ses responsabilités ? Chaque nouveau communiqué d’excuse et de compensation achète du temps. Il transforme une défaillance structurelle de l’État en simple « problème technique lié à l’insécurité ». Il évite de poser la question politique centrale : pourquoi, après des années de coupures répétées sur les mêmes axes, aucune stratégie crédible de sécurisation des infrastructures critiques n’a été mise en œuvre ? Pourquoi le pouvoir actuel, incarné par Fils-Aimé, reste-t-il silencieux ou passif ?
La vérité que Digicel doit enfin dire à ses clients n’est pas seulement technique. Elle est politique. Tant que les câbles pourront être sectionnés impunément, tant que les équipes techniques devront négocier l’accès avec des acteurs armés, et tant que l’État se contentera de regarder ailleurs, le service public de la connectivité restera otage. Digicel peut continuer à raconter l’histoire des « deux coupures ici et deux coupures là ». Mais les Haïtiens, eux, savent que le vrai problème n’est pas le nombre de câbles endommagés. C’est l’absence d’un État capable – ou disposé – à les protéger.

