Henri Namphy est mort le 26 juin 2018, en République Dominicaine, où il vivait en exil. Il s’est éteint dans un relatif oubli, sans funérailles nationales en Haïti.
Le 29 novembre 1987, soixante-cinq jours après avoir présenté à l’ONU la transition constitutionnelle haïtienne, Henri Namphy voyait le processus électoral interrompu par des violences meurtrières. Près de quatre décennies plus tard, Alix Didier Fils-Aimé, attendu vendredi 25 septembre à la tribune de la 81e Assemblée générale, doit défendre le rétablissement de la sécurité et l’organisation d’élections annoncées pour décembre : son intervention sera-t-elle suivie d’effets institutionnels vérifiables, là où l’histoire de 1987 rappelle la distance possible entre les engagements de New York et leur exécution en Haïti ?
NEW YORK — Le 25 septembre 1987, le général Henri Namphy monte à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies en présentant la transition constitutionnelle et électorale comme l’horizon de l’après-Duvalier. Soixante-cinq jours plus tard, le scrutin du 29 novembre est interrompu après des attaques meurtrières contre des électeurs et des centres de vote. Trente-neuf ans jour pour jour après Namphy, Alix Didier Fils-Aimé doit, le vendredi 25 septembre 2026, prendre à son tour la parole à l’ONU, avec un autre calendrier électoral déjà fixé — le 13 décembre — et une configuration politique particulière : le candidat de VIKTWA, Wilner Joseph, a été conseiller au cabinet du Premier ministre.
25 septembre 1987 : Namphy présente la transition au monde
Le procès-verbal de la 42e Assemblée générale est formel. Le 25 septembre 1987, une séquence est consacrée à l’« Address by Lieutenant-General Henri Namphy, President of the National Council of Government of the Republic of Haiti ». Le chef du Conseil national de gouvernement ne délègue plus la représentation politique de l’État à un chancelier : il vient personnellement exposer la trajectoire promise à Haïti après vingt-neuf années de pouvoir duvaliériste.
Le décor institutionnel pouvait alimenter l’espoir d’une normalisation. La Constitution du 29 mars 1987 venait d’être adoptée. Le Conseil électoral provisoire préparait les élections présidentielle et législatives du 29 novembre. Le CNG devait, selon le calendrier de transition, remettre le pouvoir à des autorités civiles élues en février 1988.
Cette architecture contenait pourtant une tension fondamentale : le pouvoir qui promettait les élections était également celui dont l’appareil militaire conservait une influence déterminante sur l’ordre politique et sécuritaire.
65 jours plus tard : les urnes sous les balles
Le 29 novembre 1987, des milliers d’électeurs se présentent dans les centres de vote. Plusieurs n’en sortiront pas vivants.
Des hommes armés attaquent des bureaux, tirent sur des citoyens et prennent également pour cible des médias. La ruelle Vaillant devient l’un des lieux emblématiques de cette journée. Le scrutin est interrompu avant son terme. Des sources américaines de l’époque ont fait état d’au moins 34 morts dans les violences entourant l’élection. La presse américaine rapportait également que des militaires avaient, dans certains cas, assisté ou participé aux attaques.
Le contraste chronologique est saisissable sans artifice : 25 septembre, le discours de Namphy à New York ; 29 novembre, l’effondrement du scrutin à Port-au-Prince. Soixante-cinq jours.
Le pouvoir militaire ne se contente ensuite pas d’attendre une nouvelle tentative conduite par le même Conseil électoral. Le CNG dissout l’organisme électoral indépendant et met en place un autre dispositif pour organiser de nouvelles élections le 17 janvier 1988. Le département d’État américain écrira ultérieurement que cette deuxième consultation, tenue sous supervision militaire et avec une très faible participation, fut largement considérée comme manipulée par l’armée.
Après le massacre, un candidat soutenu par l’armée
Cette seconde partie de l’histoire donne au précédent Namphy une portée politique particulière.
Leslie François Manigat participe au scrutin organisé le 17 janvier 1988. Il est proclamé vainqueur avec 50,3 % des suffrages selon les résultats officiels, sur un peu plus d’un million de votes annoncés. Mais l’opposition et des responsables religieux accusent alors le gouvernement militaire d’avoir manipulé le processus afin d’installer un président civil derrière lequel l’armée conserverait le pouvoir réel.
Le Washington Post est encore plus explicite dans un éditorial publié trois jours après le vote : le journal décrit Manigat comme « the civilian candidate the army is supporting » — le candidat civil soutenu par l’armée. Quelques mois plus tard, le même quotidien le présente encore comme largement perçu comme le candidat de l’armée lors de l’élection organisée par la junte.
Il faut cependant distinguer les faits établis des accusations politiques de l’époque : les sources disponibles documentent un soutien de l’armée à Manigat et de fortes accusations de manipulation électorale ; elles ne permettent pas de réduire juridiquement sa candidature à une simple désignation personnelle de Namphy.
L’histoire aura d’ailleurs une ironie institutionnelle brutale. Manigat entre en fonction le 7 février 1988. Quatre mois plus tard, après avoir tenté de modifier le haut commandement militaire et écarté Namphy de la tête de l’armée, il est renversé. Le 20 juin 1988, Namphy reprend lui-même le pouvoir par un coup d’État.
25 septembre 2026 : Fils-Aimé devant une autre échéance
Trente-neuf ans exactement après le discours de Namphy, Alix Didier Fils-Aimé doit intervenir vendredi 25 septembre 2026 devant la 81e Assemblée générale des Nations unies. Son gouvernement place au centre de son agenda international la sécurité, le retour aux institutions élues et l’organisation des élections.
Le Conseil électoral provisoire a fixé au 13 décembre 2026 le premier tour des élections présidentielle et législatives, parallèlement à la consultation annoncée sur des modifications constitutionnelles. Le processus reste cependant conditionné par la situation sécuritaire, les capacités opérationnelles du CEP et la disponibilité des ressources nécessaires à l’organisation du vote.
À cette équation s’ajoute désormais un contentieux technique majeur autour du registre électoral : environ 800 000 doublons présumés dans les fichiers de l’Office national d’identification (ONI). Ce chiffre a notamment été dénoncé à plusieurs reprises par l’ingénieur Alex Saint-Gardien, qui réclame un audit indépendant du système et une certification permettant d’établir combien de ces enregistrements multiples ont effectivement été identifiés, corrigés ou neutralisés. À ce jour, aucune publication officielle accessible ne fournit un audit indépendant définitif confirmant l’ampleur exacte des 800 000 doublons ni leur traitement intégral.
La question dépasse la seule statistique. Si l’unicité de chaque électeur constitue l’une des conditions élémentaires de l’intégrité du suffrage, le dossier des doublons place le CEP et l’ONI devant une obligation de traçabilité et de transparence : combien d’enregistrements multiples existaient initialement ? Combien ont été éliminés ? Selon quelle méthodologie ? Et quelle certification indépendante permettra, avant le 13 décembre, d’établir qu’une identité ne peut générer plusieurs inscriptions ou plusieurs possibilités de vote ? Le CEP affirme pour sa part vouloir conduire le processus selon les principes d’indépendance, d’intégrité et de transparence électorales.
La comparaison avec 1987 ne signifie pas que les deux séquences soient identiques. Le pouvoir de Namphy était directement adossé aux Forces armées ; celui de Fils-Aimé procède d’une architecture transitionnelle différente. Les acteurs, les institutions et les mécanismes électoraux ne sont pas les mêmes. Le rapprochement historique porte plutôt sur une configuration institutionnelle : un pouvoir de transition promet à la communauté internationale de conduire le pays aux urnes tandis que des interrogations persistent sur les garanties entourant le scrutin et que des personnalités issues de son environnement politique participent elles-mêmes à la compétition.
VIKTWA et le candidat venu du cabinet de Fils-Aimé
En 2026, cette dernière interrogation concerne notamment VIKTWA.
Le groupement revendique 52 partis politiques. Lors de sa primaire interne du 10 septembre, 43 formations ont participé au vote : Wilner Joseph a obtenu 39 voix, contre trois à Jean Nerva Siméon, tandis qu’un bulletin blanc a été comptabilisé. Joseph est ainsi devenu le candidat présidentiel de VIKTWA.
Un élément est officiellement documenté : Wilner Joseph a appartenu à l’environnement gouvernemental immédiat de Fils-Aimé. Le 10 mars 2026, un communiqué de la Primature le mentionne parmi la délégation officielle accompagnant le Premier ministre au Chili, sous la qualité de « Conseiller Wilner Joseph ».
Cette proximité nourrit les interrogations relatives à la séparation entre pouvoir gouvernemental et compétition électorale. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, d’établir juridiquement que Fils-Aimé dirige VIKTWA ou contrôle la candidature de Wilner Joseph. L’enjeu institutionnel peut être formulé autrement : un ancien conseiller officiellement identifié comme tel par la Primature est aujourd’hui candidat à la présidence au sein d’un regroupement de 52 formations, tandis que le gouvernement auquel il a été associé doit contribuer à garantir les conditions matérielles et sécuritaires du scrutin.
Le rapprochement avec 1987 trouve ici sa limite autant que son intérêt. Après l’échec sanglant du scrutin du 29 novembre, Leslie Manigat fut décrit par la presse américaine comme bénéficiant du soutien de l’armée lors de l’élection organisée en janvier 1988 ; rien ne permet, sur cette seule base historique, d’attribuer en 2026 à VIKTWA ou à Wilner Joseph une situation institutionnellement identique. La comparaison porte plutôt sur une exigence commune aux deux périodes : l’autorité chargée de garantir les élections doit pouvoir démontrer que l’appareil de l’État, ses ressources et ses institutions ne favorisent aucun compétiteur.
Le dossier des 800 000 doublons présumés ajoute ainsi une dimension technique à cette exigence politique. Fils-Aimé arrivera à la tribune de l’ONU avec une date — 13 décembre — mais également avec plusieurs questions auxquelles le discours international ne peut, à lui seul, apporter de réponse : le registre électoral sera-t-il certifié ? Les anomalies dénoncées seront-elles documentées et corrigées ? Les candidats bénéficieront-ils des mêmes garanties institutionnelles ? Et le pouvoir pourra-t-il établir une séparation vérifiable entre l’administration de l’État et les intérêts des formations engagées dans la course électorale ?
En 1987, Namphy avait présenté la transition à New York soixante-cinq jours avant l’effondrement du scrutin. En 2026, Fils-Aimé prendra la même tribune à soixante-dix-neuf jours de l’échéance annoncée, avec cette fois un registre électoral contesté par l’allégation de 800 000 doublons et un ancien conseiller du chef du gouvernement engagé dans la présidentielle. La comparaison ne préjuge pas de l’issue du processus ; elle fournit un critère de lecture : après New York, ce sont les garanties offertes aux électeurs, la fiabilité du registre et l’impartialité des institutions qui permettront d’apprécier la portée des engagements prononcés devant l’ONU.
Namphy-Manigat, Fils-Aimé-VIKTWA : comparaison ou avertissement historique ?
L’histoire impose ici de résister aux raccourcis.
En 1988, les archives de presse et les documents diplomatiques décrivent une élection organisée sous supervision militaire, boycottée par une large partie des candidats du scrutin avorté de novembre et largement considérée comme manipulée par l’armée. Leslie Manigat était publiquement décrit comme bénéficiant de son soutien.
En 2026, les éléments établis sont différents : VIKTWA est un regroupement légalement agréé par le CEP ; il a organisé sa propre primaire ; Wilner Joseph en a obtenu l’investiture ; et Joseph a occupé une fonction de conseiller auprès de Fils-Aimé. L’existence de ces liens ne suffit pas, à elle seule, à établir une manipulation du processus électoral par le gouvernement.
Elle place toutefois au centre du débat une exigence institutionnelle classique : la séparation entre les moyens de l’État, l’autorité gouvernementale et les intérêts d’un candidat ou d’une coalition participant au scrutin.
De New York aux urnes : l’épreuve ne commence qu’après le discours
Le rapprochement entre les deux 25 septembre produit ainsi une photographie historique inhabituelle.
25 septembre 1987 : Namphy parle à l’ONU.
29 novembre 1987 : le scrutin est interrompu dans le sang.
17 janvier 1988 : une nouvelle élection, organisée sous le contrôle du pouvoir militaire, porte Manigat à la présidence.
20 juin 1988 : Namphy renverse Manigat et reprend le pouvoir.
Le 25 septembre 2026, Fils-Aimé prendra la parole avec, lui aussi, une date électorale inscrite au calendrier : 13 décembre.
L’histoire de 1987 ne permet ni de prédire 2026 ni d’assimiler deux périodes séparées par près de quatre décennies. Elle fournit cependant un instrument de lecture : la valeur d’une promesse électorale prononcée à la tribune des Nations unies ne se mesure pas le jour du discours, mais dans les garanties institutionnelles qui entourent ensuite les urnes.
Pour Fils-Aimé, les critères seront donc vérifiables : capacité du CEP à agir indépendamment, sécurité des électeurs et des candidats, égalité de traitement entre les formations politiques, séparation des ressources publiques et partisanes, publication des actes électoraux requis et respect du calendrier annoncé.
Namphy avait quitté la tribune de New York avec une élection promise pour deux mois plus tard. L’histoire a enregistré ce qui suivit. Fils-Aimé parlera le même 25 septembre, trente-neuf ans après lui, avec VIKTWA déjà engagée dans la compétition et son ancien conseiller Wilner Joseph candidat à la présidence. Cette fois encore, le discours de Manhattan ne constituera que le commencement du test : ce sont les conditions du scrutin et les actes institutionnels posés après New York qui permettront d’établir la portée réelle des engagements annoncés.


