L’agence EFE a révélé, via le vice-président salvadorien Félix Ulloa, que le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé se rendra au Salvador les 16 et 17 novembre 2026. Officiellement, il participera à une conférence internationale sur l’état de la démocratie et discutera du « futur » des troupes salvadoriennes déployées en Haïti. L’information est désormais confirmée. Elle mérite d’être lue avec un regard critique.
Le paradoxe est frappant. Ce n’est pas Nayib Bukele, qui a envoyé plus de 2 000 soldats (certains parlent de près de 2 500 à 3 000 hommes) sur le sol haïtien, qui se déplace pour constater les conditions difficiles dans lesquelles évoluent ses troupes. C’est Fils-Aimé qui prend l’avion. Dans toute relation de force, celui qui se déplace révèle souvent un besoin, une urgence ou une volonté de négocier. Ici, le sens du déplacement interroge.
Que cherche Fils-Aimé ? Un simple échange de courtoisie diplomatique ? Ou davantage ? Plusieurs éléments convergent. El Salvador est un petit pays aux ressources limitées. Nourrir, loger et soutenir logistiquement des milliers d’hommes en opération à l’étranger représente un coût quotidien élevé. Des informations circulent sur des difficultés d’approvisionnement et d’hébergement. Bukele, isolé sur le terrain face à la Force de répression des gangs (FRG/GSF), à la Police nationale d’Haïti, aux FAD’H et aux dispositifs privés (notamment ceux liés à Erik Prince), ne dispose pas de la profondeur économique des États-Unis ou de la Russie. Le temps joue contre lui. Chaque jour qui passe alourdit la facture.
Voila comment se présente la situation :
1. Coût économique pour un petit pays
El Salvador n’est pas une puissance économique. Maintenir plusieurs milliers d’hommes en opération à l’étranger (nourriture, carburant, munitions, maintenance, rotations, évacuations sanitaires) représente une charge quotidienne importante. Même si Bukele affirme financer 90 % de l’opération, cette charge s’alourdit avec le temps, surtout si la mission se prolonge au-delà du simple sauvetage des quatre techniciens disparus.
2. Dépendance logistique externe
Le déploiement a nécessité l’aide d’alliés pour le transport aérien massif. Sans ce soutien (États-Unis, Colombie, République dominicaine), le Salvador seul aurait eu beaucoup plus de mal à projeter et soutenir un contingent de cette taille aussi rapidement.
3. Environnement opérationnel difficile
Haïti présente des défis objectifs : terrain urbain chaotique contrôlé par les gangs, routes bloquées, absence d’infrastructures fiables, problèmes d’intelligence locale et de coordination avec les forces haïtiennes et la GSF. Les analystes soulignent que les soldats salvadoriens ne connaissent ni le terrain ni l’environnement tactique aussi bien qu’à domicile.
4. Isolement relatif
La majorité des troupes salvadoriennes opèrent en dehors du cadre strict de la Force de suppression des gangs (GSF) mandatée par l’ONU. Cela complique l’accès aux structures de soutien logistique multilatérales.
Fils-Aimé, qui gouverne sans contrôle réel dans un pays où la corruption et l’impunité restent la règle, dispose d’une marge de manœuvre que Bukele n’a pas. Le président salvadorien doit composer avec un Parlement, une opposition et un système judiciaire encore fonctionnels, et se trouve à quelques mois d’échéances électorales dans son propre pays. Fils-Aimé, lui, peut offrir ce que Bukele recherche : une couverture politique locale, une facilitation logistique, éventuellement un appui discret pour permettre aux troupes salvadoriennes de « sortir la tête haute ». En échange, une photo avec Bukele – devenu extrêmement populaire auprès d’une large partie de la population haïtienne désespérée – et un mot de soutien public constitueraient un capital politique précieux pour un Premier ministre de facto en quête de légitimité et de maintien au pouvoir.
La présence du vice-président Félix Ulloa dans ce dossier n’est pas anodine. Connaisseur du milieu haïtien pour y avoir évolué comme représentant de la NDI, il maîtrise les faiblesses et les réseaux locaux. Face au déficit économique salvadorien et à l’urgence de stabiliser une opération coûteuse, les réseaux mafieux haïtiens – dont la force économique est réelle – pourraient, dans un pays où tout est négociable, trouver un terrain d’entente. Fils-Aimé, rompu à la gestion calamiteuse des personnes déplacées et des situations de crise, se retrouve ici en terrain connu.
Il serait naïf de croire que cette visite n’est qu’une formalité. Elle s’inscrit dans un rapport de force où Bukele, malgré l’aura qu’il a acquise en Haïti, se trouve en position de demandeur sur le plan logistique et politique, tandis que Fils-Aimé tente de transformer une faiblesse salvadorienne en opportunité de survie politique.
Le peuple haïtien doit regarder cette séquence avec lucidité. Bukele a ouvert une brèche. Il a montré que les gangs, leurs financiers et ceux qui les ont portés sur les fonts baptismaux ne sont pas aussi invincibles qu’ils le paraissent. Leurs vrais maîtres sont aujourd’hui pris dans des contradictions locales et internationales qui les rendent vulnérables. Mais une photo, un
communiqué ou un arrangement entre un pouvoir de facto et un président étranger ne résoudront pas la crise structurelle d’Haïti.
La solution durable ne viendra ni de San Salvador ni d’un gouvernement de transition placé et maintenu de l’extérieur. Elle ne viendra que du peuple haïtien lui-même, lorsqu’il s’organisera pour reprendre pleinement le contrôle de son destin. Comprendre les jeux d’intérêts en cours est la première condition pour ne plus en ê

