Le communiqué du Ministère de la Justice et de la Sécurité publique, signé le 20 septembre 2026 par le ministre Patrick Pélissier, est un aveu à peine masqué. Sous le vernis diplomatique et les formules rassurantes sur « le respect des garanties judiciaires » et « les intérêts de la République d’Haïti », le texte dit l’essentiel : après cinq ans, la procédure haïtienne relative à l’assassinat du président Jovenel Moïse n’a « pas, à ce jour, abouti à la tenue d’un procès ». Face à cet échec patent, Port-au-Prince choisit de « renforcer sa coopération » avec les autorités américaines et d’autoriser la remise de personnes concernées.
Autrement dit, l’État haïtien reconnaît officiellement son incapacité à juger lui-même l’un des crimes les plus graves de son histoire contemporaine, puis confie le soin de le faire à une justice étrangère. On nous explique que la procédure américaine a enregistré « des avancées significatives » — arrestations, poursuites, condamnations — tandis que la nôtre demeure « confrontée à d’importantes difficultés ». Difficile d’être plus clair : la justice haïtienne est en panne, et plutôt que de la réparer, on préfère la contourner.
Ce communiqué se présente comme un acte de maturité institutionnelle et de respect des mécanismes d’extradition. En réalité, il consacre une logique de démission. Au lieu d’exiger les moyens, l’indépendance et la protection nécessaires pour que les juges haïtiens puissent travailler sans menaces, sans interférences et sans corruption, le gouvernement se contente de « mobiliser les voies de coopération disponibles ». Les personnes détenues en Haïti et déjà visées par des inculpations ou des mandats américains seront donc remises. Les éléments de preuve recueillis outre-Atlantique « pourront également contribuer » à l’enquête locale. On espère donc que la justice américaine éclairera la nôtre. Belle inversion des rôles.
On nous assure que cette décision s’inscrit « dans le respect des prérogatives » d’Haïti. Pourtant, en admettant que le procès n’a pas pu se tenir sur place après cinq longues années, le ministère expose au grand jour la faiblesse structurelle de l’appareil judiciaire haïtien. Faiblesse politique, institutionnelle, sécuritaire. Faiblesse qui n’est pas nouvelle, mais qui, dans une affaire d’assassinat présidentiel, prend une dimension particulièrement grave. Que reste-t-il de la souveraineté judiciaire quand, face à un crime d’État, on se résigne à confier le jugement à une juridiction étrangère ?
Le gouvernement réaffirme sa « détermination à ce que justice soit rendue au président Jovenel Moïse, à sa famille et au peuple haïtien ». Fort bien. Mais justice rendue où ? Par qui ? Selon quelles règles ? Et surtout, avec quelle crédibilité pour les institutions haïtiennes elles mêmes ? En choisissant la voie de l’extradition et de la coopération renforcée plutôt que celle d’une refondation urgente et crédible de la justice nationale, les autorités envoient un message clair : pour les affaires qui comptent vraiment, mieux vaut regarder vers Washington.
Et la justice haïtienne dans tout ça ?

