Au moment où de nombreuses familles haïtiennes endeuillées par les gangs armés pleurent encore leurs morts, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a lancé le Fonds des dividendes de la paix en Haïti (FDPH). Présenté le 14 septembre 2026 à la Villa d’Accueil comme une « alliance historique » avec les Nations unies, ce mécanisme vise le désarmement, le démantèlement des groupes armés et la réintégration des populations touchées par la violence communautaire.
L’intention affichée est noble. Pourtant, le contexte immédiat force une question brûlante : quel rapport existe-t-il entre la gestion des membres du gouvernement et de hauts responsables enlevés par les gangs — avec les demandes de rançon qui les accompagnent — et la création de ce fonds ?
Les faits récents sont éloquents. En juin 2026, James Boyard, directeur de cabinet du ministère de la Défense, inspecteur général de la Police nationale et expert en sécurité de haut rang, a été enlevé à Port-au-Prince avec son épouse et leur fille de six ans (citoyenne américaine). Des rançons auraient été payées, mais selon certaines informations, lui et sa fille restaient encore détenus des mois plus tard. Peu avant le lancement du fonds, le 7 septembre 2026, Stéphanie Paultre, directrice générale de l’Office national de partenariat en éducation (ONAPE), et Me Caleb Jean-Baptiste ont été enlevés dans l’Artibonite alors qu’ils rentraient d’une activité officielle liée à la rentrée scolaire. Des chefs de gangs ont ensuite diffusé des vidéos et accusations controversées à leur sujet.
Ces cas s’inscrivent dans une réalité plus large : des enlèvements ciblés de cadres et de proches de l’appareil d’État, des rançons élevées, et une opacité sur la manière dont l’exécutif gère ces crises. Pendant que des familles ordinaires enterrent leurs morts sans fanfare, des négociations se déroulent dans l’ombre pour libérer des personnalités liées au pouvoir. C’est précisément dans ce climat que le Premier ministre annonce un fonds « dividendes de la paix ».
Que peut cacher cette démarche ? Le FDPH est-il un outil sérieux de désarmement et de réintégration, ou un écran de fumée destiné à détourner l’attention pendant que l’État continue de composer, parfois par des paiements, avec les mêmes gangs qu’il prétend combattre ? Créer un fonds pour « racheter » la paix tout en gérant des rançons pour des proches du pouvoir peut donner l’impression d’une double logique : d’un côté, le langage de la fermeté et du partenariat international ; de l’autre, la réalité de transactions et de négociations qui renforcent le modèle économique des gangs. Si des fonds publics ou des ressources étatiques ont été mobilisés pour des rançons, comment justifier la création d’un nouveau mécanisme sans transparence totale sur ces flux ?
Sur le plan légal, la création de fonds publics reste strictement encadrée. La Constitution de 1987 (révisée) prévoit que les finances de la République sont régies par la loi, que les impôts ne peuvent être établis que par la loi, et que le budget est voté par le pouvoir législatif. Les organismes autonomes et fonds spéciaux doivent répondre à des règles de gestion, de contrôle de la Cour supérieure des comptes et de reddition de comptes. En l’absence de Parlement, l’exécutif agit par décret, mais cela n’exonère pas de l’obligation de transparence et de contrôle. Un fonds partenarial avec l’ONU peut échapper en partie à ces contraintes s’il est purement international, mais dès qu’il touche aux ressources ou à la responsabilité de l’État haïtien, il doit être clairement défini, traçable et soumis à audit. L’absence de chiffres précis
sur le montant, les contributeurs et les mécanismes de gouvernance du FDPH au moment de son lancement laisse un flou inquiétant.
Les familles qui pleurent n’ont pas besoin d’un nouveau sigle. Elles ont besoin de savoir si l’État traite de la même manière les otages ordinaires et les responsables haut placés, si les rançons payées (ou non) alimentent ou affaiblissent les gangs, et si le Fonds des dividendes de la paix servira réellement à désarmer et réinsérer, ou seulement à habiller d’un vernis international une gestion opaque de la violence. Tant que ces questions resteront sans réponse claire, le doute planera : ce fonds est-il un instrument de paix, ou un détour diplomatique face à l’incapacité — ou au refus — de rompre réellement avec la logique des rançons et des négociations dans l’ombre ?
La paix ne se construit ni par des fonds annoncés sous les projecteurs, ni par des rançons discrètes. Elle exige cohérence, transparence et justice égale pour tous.

