13 septembre 2026
Flashback | 22 septembre 1957 : sous les baïonnettes de Kébreau, l’élection qui ouvrit la voie à vingt-neuf ans de pouvoir duvaliériste
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Flashback | 22 septembre 1957 : sous les baïonnettes de Kébreau, l’élection qui ouvrit la voie à vingt-neuf ans de pouvoir duvaliériste

Le 22 septembre 1957, les Haïtiens furent appelés aux urnes au terme de dix mois de convulsions politiques, de gouvernements provisoires, de coups de force militaires et de deux tentatives électorales avortées. Les journaux de l’époque racontent un scrutin présenté comme relativement calme dans sa matérialité, mais placé sous l’autorité d’une junte militaire dirigée par le général Antonio Thrasybule Kébreau, tandis que trois adversaires de François Duvalier dénonçaient déjà fraude, manipulation ou prédétermination du résultat.

La route vers le 22 septembre avait été ouverte par la chute de Paul Eugène Magloire en décembre 1956 et une succession vertigineuse de pouvoirs provisoires. Daniel Fignolé, personnage populaire des quartiers ouvriers de Port-au-Prince, n’occupa la présidence que dix-neuf jours. Le 14 juin 1957, les militaires l’obligèrent à signer sa démission avant de l’expédier hors du pays. Dans son édition du 24 juin, TIME, sous le titre Haiti: Fignole Falls, rapportait que les troupes de Kébreau avaient investi le Palais et que le général avait ensuite annoncé une junte militaire de trois membres chargée, disait-il, de conduire le pays vers des élections « fair and free ». La répression qui suivit dans les quartiers populaires fut sanglante : le magazine décrivait des soldats tirant sur les insurgés et des morgues de Port-au-Prince remplies.

La campagne reprit donc sous le Conseil militaire de gouvernement de Kébreau. Le Haiti Sun du 8 septembre 1957 annonçait à sa Une : « Election Campaigns Are On Again ». Le journal parlait déjà de la « troisième tentative » d’Haïti pour élire un président et un Congrès. Il précisait surtout que le Conseil militaire avait réglementé les horaires des émissions politiques : les interventions électorales ne pouvaient avoir lieu qu’après les heures de travail et devaient prendre fin avant 21 heures. François Duvalier, Louis Déjoie et Clément Jumelle avaient chacun ouvert leur campagne radiophonique sous ce régime d’encadrement militaire.

Duvalier travaillait parallèlement son implantation provinciale et paysanne. Le Nouvelliste publia le 17 septembre un article intitulé « Grand Succès du Docteur Duvalier dans l’Artibonite ». Les recherches universitaires qui ont retrouvé cette édition rapportent cette déclaration du candidat : « Je suis rural dans une nation où 90 % de la population est rurale. » Les premiers chiffres publiés après le vote montrèrent d’ailleurs un phénomène déterminant : Déjoie dominait Port-au-Prince, avec 10 596 voix contre 6 443 à Duvalier selon les données rapportées à l’époque, mais Duvalier compensait très largement cette faiblesse dans les provinces.

Puis arriva le dimanche 22 septembre 1957. Le lendemain, l’Associated Press, dans une dépêche publiée par The Evening Star de Washington sous le titre « Haiti Awaits Outcome of National Elections », décrivait un pays attendant fébrilement le dépouillement. Duvalier et Déjoie revendiquaient tous deux la victoire. Clément Jumelle, qui avait appelé au boycott, accusait le processus de fraude. Selon le ministère de la Justice cité par l’AP, entre un million et 1,3 million d’électeurs auraient voté ; la presse américaine notait également la participation massive des femmes à cette élection nationale. Kébreau affirmait qu’un seul décès avait marqué la journée, à Jacmel. Mais le dispositif sécuritaire était sans ambiguïté : environ 2 500 soldats et policiers lourdement armés assuraient l’ordre du scrutin.

Le rituel électoral lui-même appartient aujourd’hui à l’iconographie du scrutin. Chaque électeur se présentait avec un morceau de papier portant ses choix ; après le dépôt du bulletin, le petit doigt était plongé dans une encre indélébile et l’ongle coupé afin d’empêcher un second vote. Une photographie de l’AP montrant cette opération fut publiée dès le 23 septembre. Une semaine plus tard, le National Guardian, dans une longue enquête d’Elmer Bendiner, donnait cependant une lecture beaucoup moins rassurante. Daniel Fignolé, depuis son exil, qualifiait l’élection de mise en scène destinée à installer « a tool of the Army » — « un instrument de l’armée ». Déjoie déclarait : « I believe 85% of the election is crooked ». Jumelle, convaincu que le vote était « rigged », avait demandé à ses partisans de s’en détourner.

L’affaire de La Gonâve devint l’un des symboles des anomalies dénoncées. TIME, dans son édition du 7 octobre 1957, présenta paradoxalement le scrutin comme l’un des plus paisibles qu’Haïti eût connus depuis des décennies, avant d’ajouter immédiatement qu’une fraude avait incontestablement eu lieu. Le magazine citait La Gonâve : l’île, créditée de 13 300 électeurs en 1950, aurait livré 18 941 voix à Duvalier contre 463 à Déjoie. Le National Guardian reprit également cette singularité statistique et rapporta le refus de Déjoie d’accepter de tels résultats. Deux journaux américains, aux orientations éditoriales très différentes, convergeaient donc au moins sur l’existence d’irrégularités sérieuses.

Les chiffres définitifs eux-mêmes varient selon les séries historiques. Une comptabilité fréquemment reprise attribue 679 884 voix à François Duvalier contre 266 992 à Louis Déjoie, avec un reliquat pour Jumelle ; d’autres compilations électorales postérieures donnent 680 509 voix à Duvalier et 249 956 à Déjoie. Ce qui ne fait guère débat est la disproportion institutionnelle du résultat : les candidats duvaliéristes emportèrent pratiquement tout l’appareil législatif. Le National Democratic Institute, dans son histoire des élections haïtiennes, rappelle que Duvalier était le candidat favorisé par la junte de Kébreau. Des documents diplomatiques américains iront encore plus loin : une analyse du Département d’État écrira ultérieurement que l’armée avait finalement « procured the popular election » de François Duvalier.

Le 22 octobre 1957, exactement un mois après le scrutin, François Duvalier prêta serment. Un rapport de l’ambassade américaine rédigé quelques semaines plus tard décrivait déjà une paix politique précaire, soutenue notamment par « fear of the Army’s demonstrated firm policy », la peur inspirée par la volonté démontrée de l’armée de contenir l’opposition par la force. Le même document signalait la domination visible de l’armée sur le gouvernement civil. Kébreau, qui avait contribué à installer Duvalier, allait lui-même être écarté quelques mois plus tard : le président nouvellement élu avait compris très tôt qu’un militaire capable de fabriquer un roi pouvait aussi contribuer à le renverser.

L’ironie historique est vertigineuse. Le scrutin du 22 septembre 1957 fut présenté par une partie de la presse étrangère comme le retour possible à l’ordre constitutionnel ; il devint le point de départ d’une dynastie qui ne quitta le pouvoir que le 7 février 1986. Vinrent la présidence à vie, l’appareil des Tontons Macoutes, les exécutions, les disparitions, les exils, la mise au pas des institutions et la succession de François Duvalier par son fils Jean-Claude. L’ambassade d’Haïti aux États-Unis qualifie aujourd’hui elle-même les élections de 1957 de « military controlled elections ». Le 22 septembre ne fut donc pas uniquement la date d’une élection : ce fut la porte électorale par laquelle entra un régime de vingt-neuf ans.

Sources de presse d’époque consultées :

Haiti Sun, 8 septembre 1957, « Election Campaigns Are On Again » ; Le Nouvelliste, 17 septembre 1957, « Grand Succès du Docteur Duvalier dans l’Artibonite » ; The Evening Star (Washington), 23 septembre 1957, dépêche Associated Press, « Haiti Awaits Outcome of National Elections » ; National Guardian, 7 octobre 1957, Elmer Bendiner ; TIME, 24 juin 1957, « Haiti: Fignole Falls » et 7 octobre 1957, « The Caribbean: Free Elections ». Les archives diplomatiques américaines et les travaux du NDI ont servi à confronter les récits contemporains aux analyses documentaires ultérieures.

recherches : cba

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