Récit de voyage/ Belgique
Photo de Damien François
Vendredi 11 septembre 2026
Par : Joël Lorquet, PhD
Une rencontre au départ de la promenade
Le dimanche 6 septembre 2026, à 9 heures du matin, j’avais rendez-vous avec M. Damien François, qui devait m’accompagner pour une visite de la ville de Genève.
Damien François est un ancien directeur-fondateur du Collège de l’Étoile à Port-au-Prince. Membre de la société civile haïtienne, il avait longtemps essayé de rester en Haïti malgré les difficultés, mais les événements l’ont finalement contraint à quitter le pays.
Avant de commencer notre promenade, nous avons évoqué son parcours.
— Vous avez quitté Haïti quand, normalement ?
— J’ai quitté Haïti vraiment en 2010-2011, après le tremblement de terre. Au moment du tremblement de terre de 2010, j’étais là. J’ai failli mourir. Heureusement, la Providence a voulu que je sois encore là.
Sa famille était également en Haïti à cette époque.
— Et votre famille, qui était avec vous en Haïti ?
— Ma famille est maintenant en Suisse. Ma femme est suisse. Les enfants ne pouvaient pas supporter l’insécurité. J’ai donc dit à ma femme : « Partez. » Elle est partie en décembre 2010. Les enfants ont terminé leurs études secondaires à Genève, puis ils ont fait l’université à Genève.
Même installé en Suisse, Damien conserve un lien profond avec Haïti.
— Votre cœur est toujours en Haïti, mais votre corps est ici en Suisse.
Il continue d’ailleurs à contribuer à l’éducation en Haïti.
— Je donne encore des enseignements à Haïti. Je suis professeur à l’université et je donne des conférences pour l’Université métropolitaine de Port-au-Prince, en ligne.
Son attachement au pays s’explique aussi par son histoire personnelle. Il avait fondé le Collège de l’Étoile avec la volonté d’être utile à la société haïtienne.
— Je voulais donner quelque chose à mon pays. J’ai un pays qui m’a beaucoup donné ; il faut que je lui donne quelque chose.
Le collège avait acquis une bonne réputation et préparait notamment les élèves au baccalauréat français. Plusieurs de ses anciens élèves ont ensuite poursuivi leurs études au Canada, aux États-Unis et dans d’autres pays.
— Beaucoup de mes élèves ont pu partir au Canada et étudier dans les universités. Beaucoup de mes anciens élèves ont aussi obtenu des bourses aux États-Unis parce qu’ils avaient reçu une bonne formation.
Je lui demande s’il serait prêt à recommencer une telle expérience.
— Non. Là, j’ai 92 ans. Je suis fatigué.
Je lui fais remarquer que l’établissement aurait pourtant pu continuer à fonctionner et lui rapporter de l’argent.
Il répond immédiatement :
— Je n’avais pas monté ça pour l’argent. J’avais monté ça pour être utile au pays.
Cette phrase résume assez bien l’esprit de notre promenade : derrière chaque lieu que nous allons découvrir, nous chercherons aussi à comprendre ce que la Suisse peut nous apprendre sur Haïti.
De la rue Voltaire au centre-ville
Nous sommes partis de l’hôtel Ibis, situé rue Voltaire, et avons pris le train en direction du centre-ville.
Nous arrivons à la gare Cornavin, la grande gare de Genève. C’est un important point de départ vers différentes destinations européennes. Depuis Genève, les trains permettent notamment de rejoindre plusieurs régions de France, d’Allemagne, d’Espagne et d’autres pays européens.
Je remarque immédiatement l’importance accordée au transport ferroviaire.
— J’ai l’impression que voyager en train revient parfois moins cher que prendre l’avion, fais-je remarquer.
Damien nuance cette impression. Le train peut être avantageux, mais il reste relativement coûteux. Quant à la voiture, tout dépend de la distance, du prix du carburant et surtout de la personne qui conduit.
Pour les personnes plus jeunes, conduire peut être une solution intéressante. Mais avec l’âge, les longs trajets sur les autoroutes, la vitesse des autres conducteurs et la fatigue peuvent rendre l’expérience plus stressante.
— Les personnes âgées préfèrent souvent prendre le train, explique Damien. C’est plus reposant et elles n’ont pas à supporter la tension de la route.
Cette première discussion me fait réfléchir à la place importante qu’occupent les transports collectifs dans l’organisation des sociétés européennes.
Nous quittons ensuite le secteur de la gare pour nous diriger vers le lac.
Première découverte du Léman
Nous atteignons les rives du lac Léman, notamment le quai du Mont-Blanc.
Le lac est parfois appelé, à tort, « lac de Genève ». Son appellation officielle est cependant lac Léman. Il s’étend entre la Suisse et la France et constitue un élément géographique majeur pour Genève, Lausanne et les autres villes riveraines.
J’avais déjà aperçu le lac la veille, mais cette fois, je peux véritablement le découvrir et mieux comprendre son importance pour Genève.
Cette ambiance me fait immédiatement penser à Haïti et à nos magnifiques plages.
La différence est qu’ici, à Genève, c’est le lac Léman qui constitue un espace privilégié de détente, de loisirs et de rencontre.
Je suis particulièrement impressionné de voir à quel point les Genevois et les visiteurs profitent de cet environnement naturel au cœur de la ville.
Pendant près d’une heure, nous marchons le long des rives.
Des habitants font leur promenade dominicale. Certains courent, d’autres font du vélo. Des familles pique-niquent. Des enfants jouent et certaines personnes se baignent dans le lac.
Les zones de baignade sont délimitées par des balises afin de permettre aux bateaux de circuler sans danger.
Des canards et des cygnes se déplacent librement près des promeneurs. Une touriste donne même à manger à un canard.
— Elle n’a pas peur ! remarquai-je.
Damien observe la scène.
— Les canards, les cygnes et même les chiens ont de très bons rapports avec les humains ici.
Je trouve cette proximité particulièrement agréable. Elle illustre une certaine harmonie entre l’environnement urbain, les animaux et les habitants.
Le port, les bateaux et la vie autour du lac
Nous arrivons près du port de Genève.
Des bateaux relient la ville à plusieurs localités du lac, notamment Yvoire, en France. Il y a des bateaux touristiques, mais également de nombreuses embarcations privées.
Pour pouvoir amarrer un bateau, il faut cependant payer une taxe qui peut être assez élevée.
Tout autour du lac, l’aménagement est particulièrement soigné. Les espaces publics sont fleuris et entretenus avec beaucoup d’attention.
Je remarque que la ville a véritablement organisé son rapport au lac. Celui-ci n’est pas seulement un élément du paysage : il est devenu un espace de vie, de loisirs, de tourisme et d’activités économiques.
Cette observation me ramène naturellement à Haïti.
— En Haïti, on peut se baigner toute l’année. Nous avons la mer, les rivières et les lacs. C’est un véritable bijou qui pourrait rapporter des milliards de dollars si nous savions mieux le valoriser.
Damien partage cette réflexion sur le potentiel considérable de notre pays.
Le jet d’eau et le quai du Mont-Blanc
Nous poursuivons notre promenade et apercevons le célèbre jet d’eau, l’un des grands symboles de Genève.
Le quai du Mont-Blanc est bordé de grands hôtels, dont certains proposent des chambres à des prix extrêmement élevés.
Damien évoque des chambres pouvant atteindre 16 000 dollars américains la nuit.
— Seize mille dollars ? m’étonné-je.
Genève est effectivement une ville chère, notamment dans certains quartiers luxueux.
Pourtant, malgré cette image de ville internationale et coûteuse, le quai du Mont-Blanc est très animé, même le dimanche.
Les promeneurs sont nombreux. Les vélos circulent. Les sportifs occupent les espaces publics.
Je remarque aussi le nombre important de personnes qui marchent, courent ou font du vélo.
En Europe, le vélo est fortement encouragé comme moyen de transport et comme réponse aux préoccupations environnementales. Les pistes cyclables sont aménagées et réservées aux bicyclettes. Certaines entreprises participent même à l’achat de vélos pour leurs employés.
Jeunes et personnes âgées semblent partager cette culture du sport.
Le pont du Mont-Blanc et la rencontre du Rhône avec le Léman
Nous poursuivons notre marche jusqu’au pont du Mont-Blanc.
Le pont franchit le Rhône à l’endroit où celui-ci quitte le lac Léman.
Le Rhône traverse donc Genève après sa sortie du lac avant de poursuivre son cours en France, notamment en direction de Lyon, puis de la vallée du Rhône et de la Méditerranée.
Depuis le pont, nous pouvons observer le lac dans toute son étendue.
De l’autre côté se trouve la rive française, avec notamment Yvoire, Thonon-les-Bains et Évian.
Damien m’indique la direction de la France.
— Depuis Genève, la France est vraiment toute proche.
Cette proximité géographique me frappe.
Évian est particulièrement connue pour son eau minérale, mais Damien évoque également son importance historique. Les accords d’Évian de 1962 ont marqué la fin de la guerre d’Algérie.
En regardant la rive française, je comprends encore davantage la position particulière de Genève : une ville suisse située à quelques kilomètres seulement de la France.
Le Salève, le Mont-Blanc et les montagnes
Depuis le pont, le paysage montagneux se dessine devant nous.
Plus près de Genève se trouve le Salève, qui fait partie du paysage quotidien de la région.
Au loin, lorsque le temps est suffisamment clair, on peut apercevoir le Mont-Blanc, qui culmine à 4 807 mètres.
En regardant le Salève, une comparaison avec Haïti me vient spontanément à l’esprit.
— On dirait presque Boutillier en Haïti, dis-je.
Damien sourit et reconnaît lui aussi cette ressemblance.
La Suisse est effectivement un pays très montagneux. Genève est située dans une sorte de cuvette, entre le massif du Jura et les Alpes.
Le Jura peut atteindre environ 1 800 mètres d’altitude, tandis que les Alpes culminent beaucoup plus haut.
Cette configuration géographique influence fortement le climat.
— Ici, c’est encore l’été, me dit Damien. Mais lorsque l’hiver arrive, le climat devient beaucoup plus rude.
Cette remarque me fait prendre conscience de la diversité climatique de cette région.
Une Suisse aux quatre langues
Notre conversation s’oriente naturellement vers l’organisation de la Suisse.
Damien m’explique que le pays est constitué de 26 cantons, dont le canton de Genève.
La Suisse possède quatre langues nationales : l’allemand, le français, l’italien et le romanche.
La partie francophone constitue la Suisse romande. La Suisse italienne se trouve principalement au sud du pays, tandis que le romanche est parlé dans certaines régions des Grisons.
— Mais quelle langue unit véritablement les Suisses ? lui demandé-je.
Damien m’explique que l’anglais joue souvent ce rôle dans les échanges internationaux. Même si ce n’est pas une langue nationale suisse, il est largement compris dans le pays.
La situation linguistique est d’autant plus intéressante que les dialectes allemands varient d’un canton à l’autre.
À l’école, la langue d’enseignement dépend de la région. En Suisse alémanique, les élèves étudient en allemand ; en Suisse romande, en français ; et en Suisse italienne, en italien. Une deuxième langue nationale est également enseignée.
À Genève, par exemple, les élèves apprennent généralement l’allemand comme deuxième langue nationale.
Cologny : les villas et la richesse
Nous poursuivons notre promenade en direction de Cologny, l’un des quartiers résidentiels les plus prestigieux de Genève.
Cologny se trouve de l’autre côté du lac et constitue une zone résidentielle très aisée, caractérisée par ses magnifiques villas.
Damien compare cet endroit au Mont-Calvaire en Haïti.
Certaines propriétés peuvent atteindre des dizaines de millions de dollars.
Damien évoque même des villas évaluées à environ 80 millions de dollars et dont certaines piscines peuvent être chauffées pendant l’hiver.
La Suisse fait partie des pays les plus riches du monde et cette richesse se manifeste particulièrement dans certains quartiers de Genève.
Cette partie de notre promenade me permet également de réfléchir aux différences de niveau de vie entre les deux pays.
Le parc Barton
Nous traversons ensuite le parc Barton, un vaste espace vert donné à la ville de Genève par une famille fortunée.
Le parc est remarquablement entretenu. On y trouve de très grands arbres, notamment des cèdres du Liban et des chênes centenaires.
— L’État entretient régulièrement les parcs, m’explique Damien. Il existe un personnel spécialisé, notamment des paysagistes, qui s’en occupent quotidiennement.
L’aménagement du bord du lac et des espaces verts témoigne d’une volonté de rendre la ville agréable à ses habitants.
Nous remarquons également plusieurs sculptures et installations qui donnent au parc un caractère culturel et artistique.
Nous voyons aussi une marina privée, Maritimarine, où il est possible de louer des bateaux pour faire des promenades sur le lac.
Une rencontre inattendue avec un Haïtien
Alors que nous marchons dans le parc, nous croisons un jeune homme qui fait du jogging avec d’autres personnes.
Damien tend l’oreille.
— Ils parlent créole là-bas. C’est un Haïtien.
Nous découvrons qu’il s’appelle Réginald Lohier.
Damien se souvient de sa famille et fait le lien avec une sœur Lohier qu’il connaît.
Réginald est né en Haïti et a été élève du Collège de l’Étoile. Il a quitté le pays très jeune : à neuf ans, sa mère l’avait fait venir à l’étranger.
Cette rencontre imprévue donne à notre promenade une dimension particulière.
Même loin d’Haïti, nous retrouvons des compatriotes intégrés dans la vie quotidienne de Genève.
La Perle du Lac
Nous arrivons ensuite à La Perle du Lac, l’un des restaurants connus de Genève.
L’établissement bénéficie d’un emplacement exceptionnel, directement face au lac.
L’endroit est calme, agréable et éloigné de la pollution urbaine.
— La Perle est une entreprise privée, précise Damien, tandis que le parc appartient à la collectivité.
Depuis cet endroit, nous pouvons encore admirer le paysage de Genève, avec le lac et les montagnes du Salève en arrière-plan.
Le quartier est très international et accueille une population aisée, notamment des millionnaires et des personnes travaillant dans les nombreuses organisations internationales.
L’Institut de hautes études internationales
Notre promenade nous conduit ensuite vers le site de l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève, où Damien a étudié pendant deux ans.
L’institution est reconnue dans le monde entier.
Elle forme des étudiants notamment dans trois grands domaines : l’économie internationale, la politique internationale et le droit international public.
Des étudiants américains, africains et de nombreuses autres nationalités y ont étudié.
Damien se souvient notamment de militaires et d’étudiants venus de différentes universités américaines.
L’Institut a ainsi contribué à former plusieurs générations de diplomates et de spécialistes des relations internationales.
Le bâtiment historique continue d’être utilisé pour certaines activités, notamment des conférences et des rencontres universitaires, même si l’institution dispose aujourd’hui de nouveaux locaux.
Nous apercevons également les anciennes résidences étudiantes, aujourd’hui désaffectées.
Le parc qui entoure l’Institut possède de magnifiques arbres centenaires, notamment des cèdres du Liban.
La maison Pichotto : donner en retour
Nous découvrons ensuite les bâtiments liés à la maison d’étudiants Pichotto. Cette maison représente un bel exemple de retour à la collectivité.
Edgar Daniel de Pichotto, ancien étudiant de l’Institut devenu millionnaire, a offert ce bâtiment à la ville de Genève.
Le geste est particulièrement symbolique : quelqu’un qui a bénéficié d’une institution choisit, après avoir réussi, de contribuer à son tour à la communauté.
— C’est un exemple que les étudiants haïtiens pourraient suivre, souligne Damien.
Le bâtiment abrite notamment une bibliothèque au sous-sol, plusieurs salles de classe et d’autres organisations. Son architecture attire immédiatement mon attention. La construction est étroite et très longue, ce qui lui donne un design assez exceptionnel.
Le quartier international de Genève
Nous poursuivons ensuite notre route vers le quartier international.
Nous nous dirigeons vers la Place des Nations et l’Organisation des Nations Unies.
Genève abrite l’Office des Nations Unies à Genève ainsi que plusieurs institutions spécialisées du système international.
On y trouve notamment l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, le Bureau international du Travail et l’Organisation mondiale de la santé.
L’Union internationale des télécommunications, l’Organisation mondiale du commerce et plusieurs autres organisations internationales se trouvent également dans cette partie de la ville ou à proximité.
— Vous voyez, tout ce secteur est devenu le quartier international de Genève, me précise Damien.
La concentration de ces organisations fait de Genève l’une des grandes capitales diplomatiques du monde.
Je demande à Damien pourquoi autant d’organisations internationales sont installées en Suisse.
— Cela tient notamment à la neutralité de la Suisse et au caractère international de Genève, m’explique-t-il. La ville a offert un environnement particulièrement favorable à l’accueil de ces institutions.
De la Société des Nations à l’ONU
Cette présence internationale nous conduit naturellement à parler de l’histoire de Genève.
C’est ici, ou à proximité, que s’était développée autrefois la présence de la Société des Nations, créée en 1920.
La SDN a joué un rôle majeur dans l’histoire diplomatique du XXe siècle. De nombreux traités et de nombreuses conférences internationales ont été organisés à Genève.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’Organisation des Nations Unies a remplacé la Société des Nations.
La conférence de San Francisco de 1945 a marqué une étape décisive dans la création du nouvel ordre international. Genève a ensuite continué à jouer un rôle important au sein du système des Nations Unies.
La chaise cassée : un symbole de l’action internationale
Devant le siège des Nations Unies, nous remarquons une immense chaise en bois à trois pieds : la « chaise cassée ».
Cette œuvre symbolise notamment la nécessité de rééquilibrer le monde et de lutter contre les conséquences des conflits et des violences.
Je reste cependant partagé devant ce symbole.
L’idée est forte, mais la réalité internationale montre que les Nations Unies rencontrent encore de nombreuses difficultés pour empêcher les guerres et faire respecter leurs principes.
Nous évoquons également les difficultés financières auxquelles certaines organisations internationales peuvent être confrontées lorsque de grands États réduisent ou suspendent leurs contributions.
La neutralité suisse et les relations avec l’Europe
Notre conversation revient ensuite sur la position politique de la Suisse.
La Suisse est membre de l’Organisation des Nations Unies tout en conservant sa politique de neutralité.
Cette neutralité signifie notamment qu’elle ne prend pas directement parti dans les conflits armés entre belligérants.
La Suisse ne fait pas partie de l’Union européenne, même si elle entretient avec celle-ci de nombreux accords.
Elle participe notamment à l’espace Schengen.
Cela me rappelle mon propre voyage : je suis entré en Suisse avec un visa Schengen.
La situation suisse est donc particulière : le pays n’appartient pas à l’Union européenne, mais entretient avec elle des relations étroites sur les plans économique, politique et humain.
La Suisse, un pays de lacs et de ressources
Au cours de notre conversation, Damien revient sur la géographie et l’économie du pays.
Les grandes villes suisses sont souvent associées à des lacs : Lausanne et Genève avec le Léman, Neuchâtel avec le lac de Neuchâtel, Zurich avec le lac de Zurich et Lucerne avec le lac des Quatre-Cantons.
La présence de ces espaces d’eau constitue un atout économique, touristique et environnemental considérable.
Zurich, la plus grande ville du pays, est également sa grande métropole économique et financière. À proximité se trouve Zoug, un canton particulièrement connu pour sa fiscalité favorable aux entreprises. De nombreuses multinationales liées au commerce des matières premières y ont installé leur siège.
— Le canton de Zoug accorde des avantages fiscaux aux entreprises, m’explique Damien. C’est l’une des raisons pour lesquelles autant de multinationales s’y sont installées.
La Suisse me paraît ainsi être un petit territoire qui a su tirer profit de sa géographie, de sa stabilité et de son organisation. Le pays compte environ 41 000 kilomètres carrés, tandis qu’Haïti en compte environ 28 000.
La comparaison est frappante : deux pays de dimensions relativement proches, mais dont les niveaux de développement et l’organisation sont très différents.
Les tramways : un souvenir qui interpelle
Au cours de nos déplacements, les tramways de Genève attirent particulièrement mon attention.
Je pense immédiatement à Haïti.
— Nous aurions pu avoir ce genre de transport chez nous, au moins à défaut d’un métro, fais-je remarquer.
Damien me rappelle qu’Haïti a déjà connu les tramways. Jusqu’aux années 1970, des tramways circulaient dans le pays. Il se souvient notamment d’une ligne qui allait jusqu’à Carrefour et dont on envisageait même le prolongement jusqu’à Léogâne. Le système a finalement été abandonné et les infrastructures ont disparu sans être remplacées.
Cette observation me fait réfléchir aux nombreux projets que nous avons eus en Haïti et qui n’ont jamais été menés à terme.
Des projets abandonnés
Damien estime qu’Haïti a malheureusement laissé passer de nombreuses occasions.
Il cite notamment le projet de Caritas de 1996, qui avait proposé de construire une université en Haïti. Le projet n’a pas abouti comme prévu et cette expérience a contribué à décourager certains partenaires.
— Les possibilités sont là, mais il faut savoir les saisir, estime Damien. Il faut créer les conditions nécessaires pour que ceux qui veulent nous aider puissent réellement le faire.
Cette réflexion revient souvent dans notre conversation : le problème d’Haïti n’est pas seulement l’absence de ressources ou de partenaires. Il réside aussi dans notre capacité à organiser, gérer et protéger les projets.
Une Suisse solidaire, une Haïti qui pourrait mieux profiter de ses possibilités
Au fil de notre promenade, la conversation revient régulièrement sur Haïti.
J’ai le sentiment que les Suisses entretiennent une certaine sympathie à l’égard de notre pays et qu’ils ont, à plusieurs reprises, manifesté leur volonté de nous aider.
La Suisse possède une expérience particulièrement intéressante dans les domaines de l’agriculture, de l’environnement, des infrastructures et de la gestion des territoires montagneux.
— Avec un gouvernement sérieux et une bonne organisation, la Suisse pourrait être un partenaire important pour Haïti, estime Damien.
Il rappelle plusieurs exemples de coopération. En 1963, une mission suisse s’était notamment rendue au Collège Bird afin de contribuer à sa mise en place. Ces Suisses étaient venus apporter leur aide et étaient restés le temps nécessaire à la réalisation du projet. Après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, Genève avait également été au centre d’un important mouvement de solidarité en faveur d’Haïti.
La Suisse avait aussi apporté son concours dans le domaine de la sécurité et de la police nationale. Des policiers suisses avaient été présents en Haïti, mais leur mission avait finalement pris fin dans le contexte politique du pays.
Dans les années 1960, la Suisse avait également accordé plusieurs bourses à des étudiants haïtiens.
Ces exemples montrent qu’il existe depuis longtemps des possibilités de coopération entre les deux pays.
Le problème de la sécurité et de la gouvernance
Cependant, Damien estime que l’instabilité politique et l’insécurité empêchent souvent les partenaires étrangers de s’engager durablement.
Il évoque son propre projet de voyage en Haïti. Depuis 2018, il prépare un déplacement qu’il n’a toujours pas pu réaliser. En novembre 2018, alors qu’il devait voyager avec des amis, plusieurs hôtels l’ont contacté pour lui déconseiller de venir en raison de la situation sécuritaire.
— Monsieur François, ne venez pas. La situation n’est pas bonne, lui avaient dit les responsables des hôtels.
Cette situation illustre, selon lui, une difficulté fondamentale : les personnes qui souhaitent aider veulent aussi pouvoir se rendre sur place, rencontrer les bénéficiaires, observer les réalités du terrain et vérifier la manière dont leur aide est utilisée.
C’est une demande légitime. Sans sécurité, les partenaires étrangers hésitent à venir. Sans possibilité de venir, les projets restent bloqués.
Damien se souvient également de discussions que nous avions eues ensemble à Cazale.
Des professeurs polonais installés à Varsovie, qui parlent français et s’intéressent à l’histoire de Cazale, lui avaient exprimé leur volonté de venir en Haïti.
Lorsqu’il les a rencontrés à Paris quelques années plus tard, ils lui ont répété leur intérêt.
— Nous sommes prêts à venir à Cazale. Nous aimerions vraiment découvrir cet endroit, lui avaient-ils expliqué.
Mais les difficultés liées à la situation du pays les empêchaient de concrétiser leur projet.
Pour Damien, les possibilités existent bel et bien. Le problème est de créer les conditions permettant aux partenaires étrangers de venir, d’investir, d’enseigner et de participer aux projets.
Une société organisée autour de l’assistance
Notre conversation aborde également le fonctionnement social de la Suisse.
Lorsqu’une personne se retrouve sans emploi ou sans ressources, l’État et les communes disposent de structures d’aide sociale.
Le territoire étant divisé en communes, chacune possède ses propres services d’assistance.
Les personnes démunies peuvent recevoir de l’aide, y compris de la nourriture.
Certaines personnes vivant dans la rue ne souhaitent cependant pas toujours intégrer les structures proposées.
Damien estime que cette situation peut parfois être liée à une perte de repères ou de dignité.
— Lorsqu’une personne ne travaille pas, l’État est là pour l’aider. Les communes aussi ont leur rôle à jouer.
Cette organisation contraste fortement avec la réalité haïtienne, où les mécanismes d’assistance sociale sont beaucoup plus limités.
Une ville où l’on se sent protégé
Au cours de notre promenade, je remarque aussi un sentiment général de sécurité.
Les habitants semblent relativement autonomes et confiants dans le fonctionnement des institutions. En cas de problème, les services publics peuvent intervenir rapidement.
Damien reconnaît cependant que la Suisse n’est pas une société parfaite.
Il existe aussi des personnes qui ont des difficultés à s’adapter, des personnes confrontées à la drogue ou à l’exclusion sociale. Le pays a mis en place des dispositifs spécifiques pour certaines personnes dépendantes, notamment des structures permettant une prise en charge dans des conditions sanitaires contrôlées.
Cette politique peut surprendre, mais elle s’inscrit dans une approche de réduction des risques et de santé publique.
Deux pays montagneux, deux réalités
Plus nous avançons dans Genève, plus je remarque certaines ressemblances entre la Suisse et Haïti.
Les deux pays possèdent des montagnes importantes.
La Suisse est composée en grande partie de reliefs montagneux, tandis qu’Haïti possède également une géographie très accidentée.
Pourtant, les deux pays ont fait des choix très différents dans la gestion de leur territoire.
En Haïti, nous disposons de paysages exceptionnels : montagnes, plages, rivières et lacs.
Mais nous ne parvenons pas toujours à transformer ces richesses en véritables moteurs de développement.
En Suisse, les espaces publics sont entretenus, les infrastructures sont planifiées et les ressources naturelles sont valorisées.
Cette comparaison me revient constamment à l’esprit au cours de cette promenade.
Genève, une leçon à ciel ouvert
Notre promenade à travers le centre-ville de Genève dépasse finalement le simple cadre touristique.
Nous avons vu le lac Léman, le jet d’eau, les montagnes, les quartiers résidentiels, les parcs, les hôtels de luxe, les ports, les tramways, les organisations internationales et les institutions universitaires.
Mais derrière ces paysages, j’ai surtout découvert une manière différente d’organiser une société.
Genève m’a également poussé à réfléchir à Haïti. À chaque étape, une comparaison s’impose : nos montagnes, nos eaux, nos villes, nos infrastructures, notre potentiel touristique, nos universités et nos relations avec le monde extérieur.
La Suisse est un petit pays, mais elle a su tirer parti de sa position géographique, de sa stabilité, de ses ressources humaines et de son organisation.
Haïti possède elle aussi des atouts considérables. Nous avons la mer, les montagnes, les rivières, les lacs, une culture riche et une population capable de grandes réalisations.
La question qui demeure est donc celle de notre capacité à transformer ces richesses en développement.
En quittant les rives du Léman, je garde surtout cette impression : Genève n’est pas seulement une belle ville à visiter. C’est aussi un lieu où l’on peut observer concrètement ce que la stabilité politique, l’organisation institutionnelle, la protection de l’environnement et la continuité des projets peuvent produire.
Et, pour un Haïtien comme moi, cette découverte est à la fois fascinante et interpellante.
Joël Lorquet, PhD
Photo de Damien François

