Depuis le 26 août, la Direction sanitaire de la Grand’Anse mène une investigation à Baliverne, cinquième section communale de Dame Marie, où la maladie du charbon a fait deux morts humains, une quinzaine de cas suspects supplémentaires et décimé une vingtaine d’animaux d’élevage. Le docteur Boutroce Gally Pierre, interrogé par Le Nouvelliste, a livré un détail qui mérite d’être placé au centre de cette actualité plutôt qu’en note de bas de page. Les deux personnes décédées ne s’étaient pas rendues dans un établissement de santé malgré des symptômes évocateurs de la maladie.
Il faut comprendre ce que représente, concrètement, cette information. La maladie du charbon, causée par la bactérie Bacillus anthracis, se transmet à l’être humain par contact avec des animaux infectés ou avec de la viande contaminée. C’est une zoonose connue, documentée, et surtout traitable lorsqu’elle est prise en charge à temps par des antibiotiques appropriés. Ce n’est donc pas, à proprement parler, une maladie mystérieuse contre laquelle la médecine resterait démunie. C’est une maladie qui, dans ce cas précis, a tué deux personnes parce qu’elles ne sont jamais parvenues jusqu’à un établissement de santé capable de les traiter.
On ne finira jamais de se plaindre de la fermeture répétée de la seule maternité de Cité Soleil, qui force des femmes à accoucher chez elles faute d’alternative sûre. Le cas de Dame Marie illustre une variante rurale du même problème structurel, celui d’un accès aux soins qui reste, pour une partie significative de la population haïtienne, conditionné par des obstacles géographiques, économiques ou logistiques suffisamment lourds pour transformer une maladie traitable en sentence de mort. Baliverne est une section communale rurale de la Grand’Anse, l’un des départements les plus isolés du pays, où la distance jusqu’au centre hospitalier le plus proche, le coût du transport et celui de la consultation elle même peuvent suffire à dissuader une famille de chercher les soins dont elle aurait pourtant un besoin vital.
Il y a, dans cet épisode, une dimension sociale et économique que l’Organisation pour le développement durable de la Grand’Anse a raison de souligner en appelant à une réponse sanitaire et sociale urgente, plutôt qu’à une réponse strictement médicale. La maladie du charbon touche, en Haïti comme ailleurs, en premier lieu les petits éleveurs, dont le cheptel constitue souvent l’unique réserve d’épargne et de subsistance disponible en cas de coup dur. Un animal qui montre des signes de maladie représente, pour ces familles, une perte économique immédiate et considérable, ce qui peut créer une tentation compréhensible, quoique dangereuse, de consommer ou de vendre la viande d’un animal mort ou malade plutôt que de l’abandonner purement et simplement.
On ne dispose pas d’éléments permettant d’affirmer que c’est précisément ce qui s’est produit à Baliverne, mais le mécanisme de transmission documenté par les autorités sanitaires, le contact avec des animaux infectés ou avec des produits qui en sont issus, rend cette hypothèse structurelle difficile à écarter dans un contexte de précarité économique rurale aussi marquée que celui de la Grand’Anse.
Ce n’est pas non plus la première fois que cette région du pays doit faire face à cette maladie. Une précédente flambée, détectée en février dernier, avait déjà conduit le ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural à lancer une campagne de vaccination du bétail. Que la maladie resurgisse, six mois plus tard, dans la même région, avec un bilan humain cette fois plus lourd, pose une question directe sur l’efficacité et la couverture réelle de cette campagne de vaccination antérieure. Une maladie animale récurrente, dont on connaît le mode de transmission et pour laquelle des outils de prévention vétérinaire existent, ne devrait pas continuer à faire des victimes humaines des mois après une première alerte, sauf si les mesures de prévention engagées n’ont pas atteint, avec une couverture suffisante, l’ensemble des cheptels exposés au risque.
Les autorités sanitaires ont réagi avec diligence sur le plan opérationnel, dépêchant une équipe d’épidémiologie sur place dès la réception de l’alerte, formant un comité local de surveillance avec les leaders communautaires, et menant des visites à domicile dans les localités environnantes. Cette réactivité mérite d’être saluée. Mais elle ne suffira pas, à elle seule, à empêcher que ce scénario ne se reproduise une nouvelle fois si les causes structurelles qui ont permis à deux personnes de mourir sans jamais consulter ne sont pas également traitées avec le même sérieux. Cela suppose un investissement soutenu dans les infrastructures sanitaires de proximité en milieu rural, une couverture vétérinaire véritablement exhaustive du cheptel exposé, et un accompagnement économique des petits éleveurs qui leur permette de renoncer à un animal malade sans y perdre l’essentiel de leurs moyens de subsistance.
Le pays consacre, à juste titre, une attention soutenue à sa crise sécuritaire, à son processus électoral et à ses relations diplomatiques, autant de dossiers que cette chronique documente semaine après semaine. Mais la mort de deux habitants de Baliverne, faute d’avoir pu ou su atteindre un centre de santé, rappelle qu’une partie de la crise haïtienne se joue aussi loin des projecteurs de Port-au-Prince, dans des sections communales isolées où l’accès aux soins les plus élémentaires reste, encore aujourd’hui, une question de vie ou de mort.
Jean Clyde Desroseaux

