Pourquoi le fait de revenir vivre dans son propre pays est-il parfois perçu comme un échec ? Dans une Haïti plongée dans une crise profonde, marquée par l’insécurité, l’instabilité politique, les difficultés économiques et le départ massif de ses citoyens, cette question mérite d’être posée.
Aujourd’hui, celui qui décide de quitter l’étranger pour retourner en Haïti est parfois regardé avec étonnement, voire avec incompréhension. Certains considèrent ce choix comme une erreur, une imprudence ou un manque d’ambition. Comme si réussir signifiait nécessairement partir et ne jamais revenir.
Pourtant, revenir chez soi ne devrait jamais être considéré comme une faute.
Aimer son pays ne signifie pas ignorer ses problèmes
Aimer Haïti ne signifie pas fermer les yeux sur ses difficultés. C’est aussi reconnaître les obstacles auxquels le pays est confronté et chercher, chacun à son niveau, à contribuer à leur résolution.
Haïti traverse une période particulièrement difficile. Mais le pays ne se résume pas à ses crises. Derrière les mauvaises nouvelles se trouvent des millions d’Haïtiens qui continuent de travailler, d’étudier, de créer des entreprises, d’enseigner, de soigner, de cultiver la terre et de faire vivre leurs communautés.
Pourquoi ceux qui ont acquis une expérience professionnelle, une formation ou des compétences à l’étranger ne pourraient-ils pas mettre une partie de ce savoir-faire au service de leur pays ?
Partir pour réussir, revenir pour construire
La migration peut être une nécessité pour certains et une opportunité pour d’autres. Beaucoup d’Haïtiens vivant à l’étranger travaillent dur pour soutenir leurs familles et améliorer leurs conditions de vie.
Mais l’expérience acquise dans la diaspora peut également devenir une richesse pour Haïti.
Un ingénieur peut participer à un projet d’infrastructure. Un informaticien peut contribuer à la transformation numérique. Un enseignant peut transmettre de nouvelles méthodes. Un entrepreneur peut créer des emplois. Un journaliste peut mettre son expérience au service de l’information et du débat public.
Le retour ne signifie donc pas nécessairement un échec. Il peut être un choix réfléchi, voire un engagement.
Pourquoi juge-t-on celui qui revient ?
Une certaine pression sociale pousse aujourd’hui certains Haïtiens à croire qu’une fois partis, ils doivent absolument rester à l’étranger pour démontrer leur réussite.
Cette mentalité mérite d’être remise en question.
Si quelqu’un revient en Haïti parce qu’il croit pouvoir y construire quelque chose, pourquoi faudrait-il le décourager ? Pourquoi considérer automatiquement son retour comme une mauvaise décision ?
Le véritable problème n’est peut-être pas celui qui revient. C’est plutôt celui d’un pays qui peine encore à offrir à ses citoyens suffisamment de sécurité, de stabilité et d’opportunités.
Une responsabilité qui dépasse les discours
On ne peut pas demander aux Haïtiens d’aimer leur pays tout en les condamnant lorsqu’ils souhaitent y revenir.
On ne peut pas non plus célébrer l’attachement à Haïti dans les discours et les cérémonies, puis mépriser ceux qui décident de rentrer pour participer à son développement.
L’engagement envers le pays doit se traduire par des actes : respecter les lois, protéger les biens publics, créer des emplois, investir dans l’éducation, combattre la corruption, défendre la vérité et participer à la vie de la communauté.
Surtout, il faut créer les conditions permettant à ceux qui souhaitent revenir de le faire dignement et en sécurité.
Haïti a besoin de ses enfants
Le pays a besoin de ses fils et de ses filles, qu’ils vivent à Port-au-Prince, dans les villes de province ou à l’étranger.
La diaspora représente une force considérable. Elle dispose de compétences, de ressources, d’expériences et de réseaux qui peuvent contribuer au développement du pays.
Mais pour que cette contribution soit durable, l’État doit également créer un environnement favorable au retour, à l’investissement et à l’entrepreneuriat.
Un Haïtien qui revient avec l’intention de travailler, d’investir, de créer et de servir son pays ne devrait pas être ridiculisé. Il devrait être encouragé.
Ne transformons pas l’amour du pays en obligation
Il faut toutefois éviter un autre extrême : présenter le retour en Haïti comme une obligation morale ou demander à chacun de rentrer quelles que soient les circonstances.
Chacun doit pouvoir choisir où il souhaite vivre, en fonction de sa sécurité, de sa famille, de son travail et de ses possibilités. On peut aimer Haïti depuis l’étranger. On peut aussi choisir d’y revenir et de participer directement à son avenir.
L’essentiel n’est donc pas l’endroit où l’on vit, mais ce que l’on décide de faire pour son pays lorsque l’occasion et les circonstances le permettent.
Le véritable danger : ne plus croire en Haïti
Dans une société où le départ est souvent présenté comme la seule voie vers la réussite, le simple fait de vouloir revenir peut apparaître comme une anomalie.
Pourtant, l’histoire d’Haïti a été construite par des hommes et des femmes qui ont refusé d’accepter que leur avenir soit entièrement déterminé par les circonstances.
Aujourd’hui encore, le pays a besoin de citoyens capables de croire qu’il est possible de faire mieux.
Retourner en Haïti ne devrait pas être une honte. Ce qui devrait nous inquiéter, c’est de voir une génération entière perdre la conviction que son propre pays mérite d’être reconstruit.
La question n’est donc peut-être pas : « Pourquoi revenir en Haïti ? » Elle devrait plutôt être : « Que pouvons-nous faire pour qu’un jour, revenir en Haïti ne soit plus considéré comme un acte de folie, mais comme une possibilité réelle de construire et de réussir ? »
À nous d’agir
À ceux qui vivent en Haïti, à ceux qui ont choisi l’exil et à ceux qui envisagent un retour : ne laissons pas les préjugés décider à notre place.
Si vous avez une compétence, une idée, une entreprise, un projet ou simplement la volonté de contribuer, cherchez les moyens de la mettre au service du pays. Soutenez les initiatives sérieuses, investissez lorsque les conditions le permettent, partagez vos connaissances, accompagnez les jeunes et exigez des institutions qu’elles créent un environnement où travailler, entreprendre et vivre dignement redevient possible.
Haïti n’a pas besoin de héros. Elle a besoin de citoyens qui refusent de renoncer à son avenir.
Et parfois, construire cet avenir commence par une décision simple : revenir, agir et ne plus avoir honte de croire en son pays.
ALCEUS Dilson
alceusdominique@gmail.com

