Une entreprise publique à qui ses propres clients doivent plus de 22 milliards de gourdes ne peut plus produire d’électricité correctement. C’est le constat qui a poussé l’Électricité d’Haïti à miser, ces dernières années, sur une technologie simple mais radicale. Faire payer le courant avant qu’il ne soit consommé, plutôt qu’après.
Un problème de facturation devenu un problème de production
Le programme de compteurs prépayés de l’EDH, lancé dès avril 2020 puis élargi par vagues successives, dont une nouvelle phase de 70 000 compteurs annoncée en 2026, répond à une réalité financière documentée depuis des années par l’entreprise publique elle-même. Selon une ancienne directrice commerciale adjointe de l’institution, les dettes accumulées par les clients envers l’EDH avoisinaient déjà les 22 milliards de gourdes il y a plusieurs années, un montant qui a fait chuter le taux de facturation effective de l’entreprise à environ 50 %. Autrement dit, l’EDH ne parvenait à récupérer le paiement que d’une facture sur deux qu’elle émettait.
Ce problème de recouvrement n’est pas qu’une question comptable. Il affecte directement la capacité de production de l’entreprise, qui manque des ressources financières nécessaires pour acheter le carburant, entretenir ses installations et investir dans son réseau. Un cercle vicieux qui explique en partie les coupures de courant chroniques déjà documentées à plusieurs reprises dans cette rubrique.
Comment fonctionne le nouveau système
Avec les compteurs prépayés, la logique s’inverse complètement. Le consommateur achète à l’avance, dans les bureaux de l’EDH ou via des points de vente agréés, un crédit d’électricité correspondant à une somme d’argent donnée. Ce crédit est ensuite consommé au fil de l’usage réel du foyer. Lorsque le solde s’épuise, le courant s’arrête automatiquement, jusqu’à ce qu’une nouvelle recharge soit effectuée.
Selon l’EDH, ce dispositif présente un double avantage. Pour l’entreprise, il élimine le risque d’impayés, puisque l’électricité est payée avant sa consommation plutôt qu’après. Pour le client, il offre une meilleure maîtrise du budget mensuel consacré à l’électricité, en évitant la mauvaise surprise d’une facture imprévisible reçue en fin de mois, un problème auquel s’ajoutaient parfois des retards de facturation liés à des pannes informatiques internes à l’institution.
Une technologie déjà largement éprouvée ailleurs
Haïti n’invente rien avec ce système. Les compteurs électroniques à prépaiement sont largement répandus dans les pays où les infrastructures électriques restent fragiles et où la facturation classique se heurte à des difficultés de recouvrement similaires, notamment sur le continent africain. Cette technologie s’inscrit également dans une dynamique plus large de systèmes de paiement à l’usage, comparable à celle déjà documentée dans cette rubrique à propos des mesh grids solaires d’Alina Enèji, où des compteurs intelligents garantissent de la même manière que chaque foyer ne paie que ce qu’il consomme réellement.
Le programme rural PHARES, porté par le gouvernement haïtien avec l’appui de la Banque interaméricaine de développement et de la Banque mondiale, applique une logique similaire à plus petite échelle. Les foyers raccordés à ces mini-réseaux ruraux reçoivent eux aussi un compteur intelligent prépayé, permettant au consortium gestionnaire de fixer des limites de puissance précises pour chaque abonné et de gérer plus finement la demande d’énergie sur des réseaux dont la capacité reste, par nature, limitée.
Une solution technique qui ne règle pas tout
Les premiers résultats communiqués par l’EDH sur ce programme restent présentés comme satisfaisants par l’institution elle-même, un jugement qu’il convient de recevoir avec la prudence habituelle réservée aux communications d’une entreprise publique évaluant son propre programme. Reste que la technologie du compteur prépayé, aussi efficace soit-elle pour sécuriser les recettes de l’EDH, ne résout pas à elle seule le problème plus large de la production électrique nationale, déjà documenté dans cette rubrique à propos du taux d’électrification réel du pays, qui reste largement insuffisant en dehors des grandes villes.
Autrement dit, un compteur prépayé garantit que l’électricité consommée sera payée. Il ne garantit en rien qu’il y aura suffisamment d’électricité disponible à consommer.
Ce que cela signifie pour les consommateurs haïtiens
Une meilleure prévisibilité budgétaire pour les foyers. Le paiement à l’avance permet aux clients de mieux anticiper leurs dépenses énergétiques, un avantage réel dans un contexte économique où le pouvoir d’achat reste sous forte pression.
Un assainissement financier nécessaire pour l’EDH. La réduction des impayés pourrait, à terme, redonner à l’entreprise publique une partie des marges de manœuvre financières nécessaires pour investir dans la production et la maintenance de son réseau.
Une technologie de facturation, pas une solution de production. Le succès de ce programme ne doit pas masquer le défi structurel plus large de la capacité de production électrique du pays, qui reste le principal facteur limitant l’accès réel à l’électricité pour la majorité des Haïtiens.
Ce qu’il faut retenir
- L’EDH a lancé son programme de compteurs prépayés en avril 2020, avec une nouvelle phase de 70 000 compteurs supplémentaires annoncée pour 2026.
- Ce système répond à un problème de recouvrement majeur, les dettes clients ayant déjà atteint environ 22 milliards de gourdes et fait chuter le taux de facturation effective à 50 %.
- Une technologie similaire de compteurs intelligents prépayés est également utilisée dans les mini-réseaux ruraux du programme PHARES et dans les mesh grids solaires déjà documentés dans cette rubrique.
- Ce dispositif sécurise les recettes de l’EDH mais ne résout pas, à lui seul, le problème plus large de la capacité de production électrique nationale.

