Les images blessent davantage que de longs discours. Voir aujourd’hui des Haïtiens aux États-Unis marcher avec un bracelet électronique attaché à la cheville provoque en moi une douleur absolue. Car, pour un peuple qui porte dans sa mémoire l’esclavage, les chaînes, les plantations et la conquête de la liberté, cette image ne peut pas être banale.
Et voilà que nous sommes redevenus esclaves !
Pas dans les mêmes plantations. Pas sous les mêmes maîtres. Pas exactement avec les mêmes chaînes. Mais il y a quelque chose de terriblement humiliant à voir des hommes et des femmes surveillés jusque dans leurs déplacements, portant à leurs pieds un appareil qui rappelle constamment qu’ils ne sont pas totalement libres.
J’ai une pensée particulière pour ce jeune Haïtien de l’Ohio qui refuse les chaînes à ses pieds. Son geste m’interpelle. Au-delà de sa situation personnelle, il pose une question à toute une génération : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour vivre loin de chez nous ?
Le plus douloureux est peut-être ailleurs.
Nous avons un pays.
Un pays de montagnes, de plaines, de soleil, de mer et de terres capables de nous nourrir. Un pays pour lequel nos ancêtres ont brisé les chaînes afin que nous n’ayons plus jamais à les porter.
Et pourtant, nous avons fui ce pays.
Nous l’avons fui parce que nous n’avons pas su construire la sécurité, les institutions, les écoles, les hôpitaux, les emplois et l’espérance nécessaires pour y retenir nos enfants.
Aujourd’hui, certains d’entre nous découvrent avec amertume qu’en fuyant la misère et l’insécurité, on peut rencontrer ailleurs d’autres formes d’humiliation.
Cette image du bracelet à la cheville devrait donc être plus qu’une indignation.
Elle devrait être un réveil.
Haïti doit redevenir un pays où l’Haïtien peut vivre debout, travailler, manger, rêver et mourir libre.
Nos ancêtres ont brisé les chaînes.
À nous de ne pas accepter d’en fabriquer de nouvelles.
Yves Lafortune, Ohio, le 3 Septembre 2026

