Haïti | Décrets à répétition, lobbying et chaos : le gouvernement Fils-Aimé réécrit encore sa copie électorale
L’Edito du Rezo
— Le gouvernement de doublure d’Alix Didier Fils-Aimé remet une nouvelle fois le décret électoral sur la table du Conseil des ministres. Présentée lundi comme une opération d’« ajustement », cette nouvelle révision intervient quatre mois seulement après le décret du 2 juin, lui-même corrigé dès le 2 juillet par treize modifications. Le CEP confirme officiellement cette succession normative : décret du 2 juin, décret modificatif du 2 juillet, et désormais nouvelle intervention annoncée par l’Exécutif. À force de corriger la règle du jeu pendant que la partie est censée avoir commencé, où finit l’ajustement technique et où commence l’improvisation institutionnelle ?
Le contentieux ne date d’ailleurs pas d’aujourd’hui. Dès le 2 juin, le CEP avait publiquement affirmé que le texte présenté par la Primature était « totalement différent » du projet transmis par l’institution électorale le 24 avril et avait dénoncé une atteinte à son indépendance. Quelques semaines plus tard, Gouvernement, CEP et partis annonçaient pourtant être parvenus à un compromis, lequel déboucha sur le décret modificatif du 2 juillet. Trois mois plus tard, une nouvelle correction revient au Conseil des ministres : ce mouvement circulaire nourrit, chez les patriotes, l’accusation de tâtonnement juridique et administratif plutôt que celle d’une architecture électorale stabilisée.
Plus singulière encore est la résolution annoncée lundi par laquelle le Gouvernement entend « réaffirmer » sa neutralité électorale. Une neutralité gouvernementale ne tire pourtant pas sa force première d’une proclamation politique : elle se vérifie par l’impartialité administrative, l’égalité de traitement des compétiteurs et l’absence d’utilisation partisane des ressources publiques. Le rappel prend une dimension particulière après les accusations formulées en septembre par le Réseau haïtien des journalistes anti-corruption, qui a demandé une enquête indépendante sur l’utilisation présumée de données de l’ONI au bénéfice de structures politiques ; ces allégations demeurent à établir par les autorités compétentes. Pourquoi faut-il désormais un texte gouvernemental pour promettre une neutralité qui devrait constituer une obligation élémentaire de l’administration publique ?
Pendant que les normes électorales sont réécrites, la diplomatie gouvernementale se déploie abondamment à l’étranger. Alix Didier Fils-Aimé revenait encore fin septembre d’un séjour de cinq jours à New York consacré à l’Assemblée générale des Nations unies, aux rencontres bilatérales, à la sécurité, aux élections et à la recherche de financements. À cette diplomatie itinérante s’ajoute le recours au lobbying rémunéré aux États-Unis : un enregistrement au titre du régime américain des agents étrangers concernant Drake Ventures et Haïti a été signalé, tandis qu’un contrat publié par la presse spécialisée fait état de 65 000 dollars américains par mois, soit 780 000 dollars sur douze mois. La légalité d’un contrat de représentation internationale ne dispense pas l’État d’en expliquer le coût, les objectifs mesurables et les résultats attendus devant une population soumise à une contraction sévère des services publics.
Le contraste politique devient alors difficile à éluder : voyages diplomatiques, consultants étrangers, nouveaux partenariats financiers et adhésion projetée à la CAF — Banque de développement de l’Amérique latine et des Caraïbes — coexistent avec un pays où les enlèvements repartent à la hausse. AP recensait récemment 81 kidnappings entre avril et juin 2026, soit une augmentation de 42 % par rapport au trimestre précédent, tandis que l’appareil institutionnel demeure confronté à l’expansion des groupes armés. Le gouvernement, de son côté, affirme renforcer simultanément la sécurité, les élections, l’économie et la lutte anticorruption ; Alix Didier Fils-Aimé a encore réaffirmé cet engagement devant l’ULCC le 15 septembre. Mais l’accumulation des déclarations, des déplacements et des nouveaux textes peut-elle tenir lieu de politique publique lorsque le cadre électoral doit continuellement être réparé ?
Le Conseil des ministres du 5 octobre offre ainsi une photographie particulièrement nette de la gouvernance actuelle : le pouvoir légifère, modifie ce qu’il vient de légiférer, proclame sa neutralité, recherche des financements extérieurs et finance sa représentation à Washington pendant que l’insécurité continue de déterminer une partie considérable de la vie nationale. Après tant de décrets, de corrections, de missions et de promesses, la question devient plus prosaïque : qu’est-ce qui fonctionne effectivement sur le terrain ?

