30 août 2026
Haïti – Insécurité : les autorités toujours aux abonnés absents
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Haïti – Insécurité : les autorités toujours aux abonnés absents

Dans la nuit de dimanche à lundi dernier, des hommes armés de la coalition Viv Ansanm ont attaqué Kenscoff, cette commune des hauteurs de Port au Prince déjà évoquée à plusieurs reprises ces dernières semaines. Vingt cinq maisons et véhicules ont été incendiés. Un lieu de culte où des familles déplacées avaient trouvé refuge a été pris pour cible.

Selon le bilan confirmé mardi par les Nations unies, quarante sept personnes ont été tuées, dont cinq enfants, et vingt deux d’entre elles ont été exécutées à l’intérieur même de ce lieu de culte où elles pensaient être protégées. Plus de cinquante autres personnes ont été enlevées. Le chef de gang connu sous le nom d’Izo 2 a diffusé une vidéo menaçant d’exécuter les otages si la police poursuivait ses opérations de reprise de contrôle.

Il faut nommer ce qui s’est produit avec la précision que ces chiffres exigent. Ce n’est pas une nouvelle attaque parmi tant d’autres dans une longue liste qu’on a déjà trop souvent égrenée. C’est l’un des massacres les plus meurtriers documentés dans la région métropolitaine depuis le début de l’année, survenu dans une zone que les données de l’organisation de surveillance des conflits armés ACLED décrivaient, jusqu’à cette attaque, comme un exemple relatif de progrès sécuritaire.

Entre janvier et août de cette année, les opérations de sécurité étaient parvenues à réduire de soixante six pour cent la violence armée à Kenscoff. Ce chiffre, aussi encourageant fût il, vient de se fracasser en une seule nuit contre la réalité d’une coalition de gangs toujours capable de frapper avec une ampleur dévastatrice, précisément dans les zones où l’on croyait la situation en voie d’amélioration.

C’est là que la question de la responsabilité policière, posée avec insistance par la population et par la presse haïtienne ces derniers jours, mérite une réponse que les autorités n’ont, jusqu’ici, pas été en mesure d’apporter. Le porte parole de la Police nationale, Garry Desrosiers, s’est contenté, lors d’un point de presse jeudi, de répondre à quelques questions avant d’écourter l’exercice. Interrogé sur l’existence éventuille de renseignements ayant précédé l’attaque, il a indiqué que les autorités travaillaient à la collecte d’informations, sans apporter de précision sur ce qui avait, ou n’avait pas, été anticipé. Interrogé sur les plans concrets de libération des otages, il a répondu ne pas pouvoir communiquer publiquement sur ce point.

Cette absence de réponse, répétée sur les deux questions les plus fondamentales que la population était en droit de poser, à savoir pourquoi l’attaque n’a pas été anticipée et comment les otages seront libérés, ne peut pas être présentée comme une simple prudence opérationnelle. Elle ressemble, bien davantage, à l’aveu implicite d’une institution qui ne dispose, à ce stade, ni de réponse satisfaisante à l’une ni de plan crédible pour l’autre.

On a documenté, le 19 août dernier, des tensions internes rapportées au sommet même de la Police nationale, entre certaines directions centrales stratégiques et la direction générale de l’institution. Elle documentait, quatre jours plus tôt, la décision gouvernementale de réduire de quinze pour cent les primes des agents de police dans le cadre du budget rectificatif de l’État. Il serait présomptueux d’établir un lien de causalité direct entre ces deux dossiers budgétaires et administratifs et l’incapacité de la police à anticiper l’attaque de Kenscoff.

Mais il serait tout aussi irresponsable d’ignorer que ces deux éléments dessinent, ensemble, le portrait d’une institution fragilisée sur plusieurs fronts simultanément, au moment précis où elle doit affronter des groupes armés dont la capacité de frappe, cette attaque vient de le rappeler avec une brutalité insoutenable, reste pleinement intacte.

Il y a, enfin, une coïncidence de calendrier que cette chronique ne peut pas passer sous silence, tant elle illustre la contradiction structurelle documentée depuis des semaines dans ces colonnes. Trois jours avant cette attaque, le 20 août, un vol de déportation transportait plus de cent soixante Haïtiens, dont d’anciens bénéficiaires du Statut de protection temporaire, vers Cap Haïtien.

Jeudi, alors même que le pays pleurait ses morts et cherchait encore ses otages, un second vol amenait cinquante sept personnes supplémentaires, dont des familles avec des enfants nés aux États Unis et au Brésil, ainsi qu’un boxeur professionnel né aux Bahamas qui a confié aux journalistes présents ne rien connaître d’Haïti, n’y avoir aucune ressource ni aucun proche pour l’accueillir.

On a posé, le 27 juillet dernier, une question qui retrouve ici toute sa gravité. Comment une administration peut elle continuer de justifier ses expulsions par une prétendue amélioration de la situation sécuritaire haïtienne, alors que la même semaine voit s’effondrer, dans le sang, l’un des rares exemples de progrès sécuritaire que les données internationales elles mêmes reconnaissaient ?

La population de Kenscoff, comme celle de l’ensemble du pays, mérite mieux que des questions de presse éludées et des statistiques de progrès annulées en une seule nuit.

Elle mérite une enquête publique et transparente sur les raisons précises de cet échec de prévention, un plan de libération des otages communiqué avec la clarté que la gravité de la situation impose, et une reconnaissance, de la part de tous les partenaires internationaux qui continuent d’organiser des retours forcés vers ce pays, que la réalité du terrain contredit, semaine après semaine, le récit d’amélioration qu’ils invoquent pour justifier leurs propres politiques. Kenscoff, encore une fois, porte le deuil de ses morts.

Le pays, lui, continue d’attendre des réponses qui, pour l’instant, ne viennent toujours pas.

Jean Clyde Desroseaux

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