Cette rubrique a beaucoup parlé, ces dernières semaines, d’intelligence artificielle, de satellites et de blockchain. Mais la technologie la plus déterminante pour la survie quotidienne de millions d’Haïtiens tient parfois dans un dispositif bien plus modeste : une vanne de chloration installée près d’une source d’eau, ou un simple filtre en céramique. Seulement 43 % des Haïtiens vivant en zones rurales ont accès à de l’eau potable de base, contre 90 % dans le reste de l’Amérique latine et des Caraïbes.
Une technologie « basse » qui sauve des vies
Depuis janvier 2011, l’organisation Innovations for Poverty Action (IPA) a installé, d’abord dans les contreforts ruraux de l’Ouest du pays, des distributeurs de chlore directement placés aux sources d’eau communautaires. Le principe est d’une simplicité redoutable : les membres de la communauté y placent leur seau, tournent une vanne pour doser le chlore, puis le remplissent à la source. Une évaluation menée après l’installation des premiers dispositifs a montré que l’ensemble des foyers utilisant la source d’eau présentaient du chlore résiduel dans leur eau potable, avec une dose plus précisément respectée chez les foyers directement observés en train d’utiliser le distributeur. Ce succès a depuis inspiré d’autres organisations, dont Oxfam Amérique, à intégrer ce type de dispositif dans leurs propres interventions.
D’autres innovations, plus récentes, complètent ce dispositif de base. Dans les 5e et 6e sections rurales de la commune de Verrettes, où les habitants doivent parfois marcher plusieurs heures par jour pour atteindre une source d’eau à la qualité incertaine, des purificateurs d’eau portables ont été déployés en 2020 par l’organisation Un Enfant par la Main. Les utilisateurs y ont trouvé un dispositif jugé simple à installer et à entretenir, suffisamment accessible pour que même les enfants puissent s’en servir sans risque, même si certains regrettent le temps nécessaire à la filtration complète d’une quantité d’eau donnée.
Une base de données pour piloter l’invisible
À côté de ces solutions de terrain, l’État haïtien s’est doté d’un outil numérique moins visible mais tout aussi déterminant : le Système Intégré d’Information sur l’Eau Potable et l’Assainissement (SIEPA), géré par la Direction Nationale de l’Eau Potable et de l’Assainissement (DINEPA). Cette base de données recense l’ensemble des points d’eau améliorés du pays et permet de suivre, en théorie, leur état de fonctionnement réel — une information cruciale dans un secteur où l’installation d’une infrastructure ne garantit en rien sa durabilité.
Les chiffres qu’elle révèle sont sans détour : sur 13 626 points d’eau améliorés recensés en 2022, seulement 51 % étaient effectivement fonctionnels la même année. Sur 1 041 systèmes d’adduction d’eau courante desservant les zones rurales denses et les petites villes, à peine 41 % fonctionnaient encore. Ces chiffres rappellent une leçon déjà tirée dans d’autres secteurs technologiques évoqués dans cette rubrique : construire une infrastructure ne suffit pas, encore faut-il pouvoir la maintenir dans la durée — un défi budgétaire et logistique que la seule volonté politique ne résout pas.
Anticiper plutôt que réparer dans l’urgence
Face à ces taux de panne élevés, la DINEPA a commencé à déployer, dans le département du Nord, un outil de planification de contingence pour les systèmes d’eau ruraux, avec l’objectif d’en installer 150 sur cinq ans, garantissant l’accès à l’eau potable pour environ 750 000 personnes. Le directeur régional de la DINEPA pour le département du Nord a souligné que ces plans ne se contentent pas de protéger l’accès à l’eau en situation d’urgence : ils contribuent également, selon lui, à améliorer la durabilité à long terme des infrastructures elles-mêmes.
Cette approche fait écho à celle déjà documentée dans une précédente édition de cette rubrique, consacrée à l’action anticipatoire face aux ouragans : anticiper les défaillances plutôt que réparer dans l’urgence, chaque fois qu’une technologie ou une infrastructure critique est en jeu.
Ce que cela signifie pour Haïti
- La technologie appropriée compte plus que la technologie spectaculaire. Un simple distributeur de chlore ou un filtre en céramique, correctement déployé et entretenu, a un impact direct et mesurable sur la santé publique — souvent plus immédiat que des solutions technologiques plus sophistiquées.
- Les données de suivi sont aussi vitales que l’infrastructure elle-même. Le système SIEPA, aussi imparfait soit-il, permet d’identifier les défaillances à corriger en priorité — une capacité de pilotage qui manque encore à d’autres secteurs d’infrastructure critique du pays.
- La maintenance reste le maillon faible structurel. Qu’il s’agisse de points d’eau, de systèmes d’adduction ou d’autres infrastructures technologiques évoquées dans cette rubrique, le défi haïtien n’est pas tant de construire que de faire durer.
Ce qu’il faut retenir
- Seulement 43 % des Haïtiens en zone rurale ont accès à l’eau potable de base, contre 90 % dans le reste de l’Amérique latine et des Caraïbes.
- Des distributeurs de chlore et des purificateurs d’eau portables, déployés depuis 2011 par des organisations comme IPA et Un Enfant par la Main, offrent des solutions technologiques simples et efficaces à l’échelle communautaire.
- Le système national SIEPA révèle qu’à peine 51 % des points d’eau améliorés du pays étaient fonctionnels en 2022.
- La DINEPA développe des plans de contingence pour anticiper les défaillances des systèmes d’eau rurale, avec un objectif de 750 000 bénéficiaires sur cinq ans.

