PORT-AU-PRINCE — Albert Ramdin est reparti d’Haïti avec une cargaison de déclarations, d’engagements et de projets suffisamment volumineuse pour remplir plusieurs communiqués diplomatiques. Sur le terrain, pourtant, les routes demeurent sous la menace des groupes armés, des quartiers entiers échappent toujours au contrôle de l’État et le gouvernement de doublure d’Alix Didier Fils-Aimé continue d’agiter le calendrier électoral du 13 décembre comme on brandit un parapluie troué sous une pluie tropicale. À défaut de reconquérir immédiatement le territoire, le secrétaire général de l’OEA a rempli le panier gouvernemental de douze promesses, certaines chiffrées, d’autres suspendues aux traditionnels verbes de la diplomatie : mobiliser, soutenir, accompagner, favoriser.
1 — Mobiliser davantage de soutien politique international
Première pièce déposée dans le panier : convaincre davantage de gouvernements et d’institutions de soutenir Haïti. Une formule familière dans un pays où les conférences internationales se succèdent souvent plus rapidement que les résultats observables sur le terrain.
2 — Mobiliser une assistance technique supplémentaire
Après le soutien politique, l’expertise. Conseillers, spécialistes, programmes et assistance institutionnelle pourraient encore venir garnir les bureaux de l’État. Reste une interrogation moins diplomatique : quelle assistance technique peut produire ses effets lorsque certaines administrations ne peuvent même plus exercer normalement leurs fonctions sur une partie du territoire ?
3 — Rechercher davantage de financement international
Ramdin promet aussi de mobiliser davantage d’argent. Haïti connaît bien cette musique : millions annoncés, fonds promis, enveloppes négociées. Mais entre l’annonce et l’impact réel, l’argent emprunte parfois un chemin beaucoup plus long que celui reliant Port-au-Prince à l’aéroport.
4 — Renforcer la force chargée de combattre les gangs
Davantage d’effectifs, davantage d’équipements et davantage de ressources financières sont réclamés pour la force soutenue par les Nations unies. Pendant que la diplomatie compte les renforts espérés, les groupes armés, eux, comptent les territoires qu’ils contrôlent déjà.
5 — Sécuriser l’axe conduisant à l’aéroport international
Autre priorité : protéger la principale route vers l’aéroport de Port-au-Prince. Il fallait donc une promesse internationale pour rappeler qu’un État doit pouvoir garantir l’accès à sa principale porte aérienne.
6 — Garantir l’accès durable à l’aéroport et au port
La promesse s’étend aux deux infrastructures stratégiques. Aéroport et port doivent rester accessibles. En langage administratif, cela ressemble à un objectif opérationnel. En langage ordinaire, cela revient à demander que la capitale d’un pays ne puisse être étranglée à volonté par des groupes criminels.
7 — Rétablir un accès sécurisé vers le Grand Sud
Ramdin veut également contribuer à restaurer la circulation vers le Sud. Là encore, la géographie haïtienne vient rappeler la réalité politique : lorsqu’un gouvernement doit négocier indirectement la possibilité de circuler sur son propre territoire, la souveraineté devient moins une proclamation qu’une épreuve quotidienne.
8 — Accélérer l’enregistrement et l’identification des électeurs
L’OEA veut voir progresser l’inscription des électeurs avant le scrutin annoncé pour le 13 décembre. Le paradoxe est presque parfait : on prépare les cartes électorales pendant que l’accès à certaines zones demeure incertain. Les électeurs doivent être identifiés ; encore faudra-t-il qu’ils puissent rejoindre un centre de vote sans traverser une cartographie de territoires interdits.
9 — Créer des centres de traumatologie pour les policiers blessés
Avec l’Organisation panaméricaine de la santé, l’OEA prévoit la création de centres destinés notamment aux policiers blessés dans les opérations contre les gangs. Une promesse très concrète, mais également un indicateur brutal du niveau de violence : faute de pouvoir annoncer la disparition prochaine des affrontements, on organise déjà la prise en charge de ceux qui en reviendront blessés.
10 — Constituer une délégation de chefs d’entreprise
Ramdin envisage également de réunir des entrepreneurs autour de projets d’investissement. La diplomatie veut donc parler capitaux, entreprises et relance économique pendant qu’une partie des principaux axes routiers reste exposée à l’insécurité. Le capital aime le rendement ; il aime généralement beaucoup moins les barricades et les rafales.
11 — Maintenir l’implication de la communauté internationale
Le secrétaire général assure que la communauté internationale conservera ses responsabilités envers Haïti. Formule généreuse, mais historiquement chargée : le pays possède déjà une longue bibliothèque de missions, résolutions, feuilles de route, groupes de contact et engagements internationaux. Ce qui manque désormais n’est pas la littérature diplomatique.
12 — Trois millions de dollars et 350 000 cartes d’identification
C’est l’annonce la plus facilement mesurable : l’OEA et le Japon ont annoncé une enveloppe de 3 millions de dollars, notamment destinée à l’actualisation des listes électorales et à la fourniture de 350 000 cartes d’identification vierges.
Ici, au moins, les chiffres existent.
Mais les cartes d’identification ne sécurisent pas les routes. Elles ne reprennent pas les quartiers occupés. Elles ne reconstruisent pas les commissariats détruits. Elles ne garantissent pas davantage qu’un électeur puisse voter librement dans une commune où l’État peine à circuler.
Un panier rempli, mais toujours percé
Au terme de la visite de Ramdin, le gouvernement Fils-Aimé dispose donc d’un catalogue presque complet : sécurité, élections, assistance technique, financement, santé, investissement et coopération internationale.
Le panier est plein.
Le problème est qu’il reste troué.
Chaque nouvelle promesse risque de tomber par les mêmes ouvertures qui ont englouti tant de plans précédents : faiblesse institutionnelle, perte du contrôle territorial, insuffisance des moyens sécuritaires, absence d’échéances contraignantes et gouvernance sans mandat électif.
L’OEA peut promettre de mobiliser. Le Japon peut financer des cartes. Les partenaires peuvent annoncer des centres médicaux. Les entrepreneurs peuvent éventuellement visiter le pays. Mais aucun communiqué ne peut remplacer l’autorité effective de l’État.
Et derrière les douze promesses demeure une treizième question, beaucoup moins confortable : le 13 décembre, Haïti organisera-t-elle réellement des élections, ou aura-t-elle simplement accumulé assez de promesses pour continuer à faire semblant d’en préparer ?
cba

