18 août 2026
Haïti: des discours politiques en panne, un pays en attente d’idées neuves
Actualités Politique

Haïti: des discours politiques en panne, un pays en attente d’idées neuves

Par Reynoldson MOMPOINT

Cap-Haïtien, le 18 août 2026

Il faut bien le dire, même si cela dérange : en Haïti, les politiciens parlent beaucoup, mais proposent peu. Ils changent de costume, de parti, de slogan et parfois de camp, mais rarement de discours.

À chaque échéance électorale, le même scénario recommence : promesses de changement, restauration de la sécurité, création d’emplois, lutte contre la corruption, modernisation de l’État, développement de l’agriculture et retour de la dignité nationale.

Mais après les discours, que reste-t-il ?

Le peuple haïtien est fatigué d’entendre des candidats lui expliquer qu’ils vont « changer le pays » sans lui dire précisément comment, avec quels moyens, dans quels délais et avec quels indicateurs de résultats.

À l’approche des élections de 2026, cette question devient fondamentale. Les candidatures se multiplient et le paysage politique demeure particulièrement fragmenté. Le CEP avait agréé 282 partis ou regroupements sur 320 dossiers examinés en mars 2026. Mais derrière cette profusion de sigles, où sont les véritables projets de société ?

Le pleuple n’a plus besoin de slogans

Pendant des décennies, les campagnes électorales haïtiennes ont été dominées par des formules capables de provoquer l’émotion, mais rarement par des programmes capables de transformer structurellement l’économie nationale. On promet de « mettre le peuple au centre ». On promet de « combattre la corruption ». On promet de « rétablir la sécurité ». On promet de « donner du travail aux jeunes ». On promet de « développer le pays ».

Mais développer comment ? Quelle politique industrielle ? Quelle réforme fiscale ? Quelle stratégie énergétique ? Quelle politique agricole ? Quelle réforme de l’administration publique ? Quelle politique d’aménagement du territoire ? Quelle stratégie pour retenir les cerveaux haïtiens ? Quelle politique pour transformer la diaspora en véritable moteur d’investissement productif ?

Voilà les questions auxquelles les prétendants au pouvoir doivent répondre.

Parce qu’un slogan n’est pas un programme. Une promesse n’est pas une politique publique. Et une campagne électorale n’est pas un concours de popularité.

Le populisme a remplacé la vision

Le populisme prospère là où les politiques publiques sont absentes.

Il suffit de regarder les discours : le peuple est constamment présenté comme la victime, tandis que le candidat se présente comme son sauveur.

On accuse les autres. On promet de faire mieux. On dénonce le système. On invoque la souveraineté. On parle de changement. Mais trop souvent, personne ne présente le mécanisme permettant de passer du discours à l’action. C’est précisément là que réside le problème.

Le véritable homme d’État ne devrait pas seulement demander : « Que voulez-vous entendre ? » Il devrait demander : « De quoi le pays a-t-il réellement besoin ? »

La différence est immense. Le politicien cherche le vote. L’homme d’État prépare l’avenir.

L’haïtien ne veut plus seulement être séduit

Le citoyen haïtien connaît désormais les promesses électorales par cœur. Il sait qu’après les rassemblements populaires viennent les nominations politiques. Il sait qu’après les slogans sur la méritocratie viennent souvent les nominations de proches. Il sait qu’après les promesses de lutte contre la corruption peuvent apparaître les mêmes pratiques d’opacité. Il sait surtout que les gouvernements successifs ont rarement réussi à transformer durablement les structures économiques et institutionnelles. La question n’est donc plus de savoir qui parle le mieux. Elle est de savoir qui possède le projet le plus sérieux.

D’ailleurs, la question du programme politique est déjà posée dans le débat public haïtien. Des observateurs soulignent précisément la nécessité d’évaluer les prétendants à partir de leurs programmes et de leurs engagements concrets plutôt qu’à partir de leur seule capacité de mobilisation.

Il faut sortir de la politique « du bon sens »

Haïti ne manque pas uniquement de ressources. Elle manque de politiques publiques cohérentes, exécutées dans la durée. On ne reconstruit pas une économie avec des discours improvisés. On ne réforme pas l’État avec des slogans. On ne combat pas les gangs uniquement avec des déclarations. On ne crée pas des emplois simplement en promettant d’en créer. On ne développe pas l’agriculture en distribuant ponctuellement quelques intrants. Le développement exige des diagnostics, des budgets, des institutions compétentes, des mécanismes de contrôle et une évaluation permanente.

Un candidat sérieux devrait donc être capable de présenter, avant même de demander le vote, un véritable contrat de gouvernement. Pas vingt pages de belles phrases. Un document précis. Avec des objectifs mesurables.

Où est le projet pour la jeunesse ?

La jeunesse haïtienne est probablement l’une des premières victimes de cette panne d’imagination politique. Chaque génération reçoit les mêmes promesses. Éducation. Formation professionnelle. Emploi. Entrepreneuriat. Technologie.

Mais combien de gouvernements ont réellement construit une politique cohérente permettant à un jeune de naître en Haïti, d’y étudier, d’y travailler et d’y construire une vie digne ? Pourquoi un jeune diplômé devrait-il considérer l’exil comme son principal projet professionnel ? Pourquoi l’État ne pourrait-il pas créer un environnement permettant aux entreprises technologiques, agricoles, industrielles et créatives de prospérer ? Pourquoi ne pas transformer les universités en véritables pôles de recherche et d’innovation ? Pourquoi ne pas créer des zones économiques spécialisées reliées à la formation professionnelle ?

Ce sont ces questions que les candidats devraient affronter. Pas seulement les micros des meetings.

Le développement doit enfin devenir une science

Haïti a besoin de sortir de l’improvisation. La sécurité doit être pensée comme une politique nationale. L’agriculture doit être pensée comme une industrie. L’éducation doit être pensée comme un investissement productif. La diaspora doit être considérée comme un partenaire économique stratégique. Les collectivités territoriales doivent disposer de moyens réels. Les infrastructures doivent répondre à une planification nationale. La justice doit être suffisamment forte pour sécuriser les investissements et protéger les citoyens. L’État doit devenir un instrument de production de services publics, et non une simple machine à distribuer des postes.

Même les orientations officielles actuelles reconnaissent trois priorités majeures : sécurité, redressement économique et social, et organisation des élections. Le problème n’est donc plus seulement d’identifier les priorités. Il faut maintenant expliquer comment les réaliser.

Aux candidats : fini le temps des promesses vides

À ceux qui veulent devenir président, sénateur, député ou maire, le pays devrait désormais poser une exigence simple : présentez votre projet. Pas votre biographie. Pas votre popularité. Pas votre capacité à remplir une place publique. Pas vos alliances. Pas vos attaques contre vos adversaires.

Présentez votre programme. Expliquez comment vous allez financer vos promesses. Dites combien coûtera votre politique publique. Indiquez quelles institutions seront réformées. Précisez quels résultats seront attendus après 100 jours, un an, deux ans et cinq ans. Et surtout, acceptez d’être jugés sur vos résultats. C’est cela, la responsabilité politique.

Une nouvelle politique est possible

Il existe pourtant des signes encourageants : certains acteurs commencent à présenter des programmes structurés autour de l’éducation, de la santé, de la gouvernance, de l’environnement et de la décentralisation.

Mais ces initiatives doivent dépasser le stade des documents électoraux. Le véritable défi sera leur exécution. Car Haïti n’a pas besoin d’un nouveau catalogue de promesses.

Haïti a besoin d’une nouvelle culture politique. Une culture dans laquelle le candidat est obligé de rendre des comptes. Une culture dans laquelle le ministre est choisi pour sa compétence. Une culture dans laquelle le parlementaire travaille sur des lois plutôt que sur des intérêts particuliers. Une culture dans laquelle l’opposition critique le gouvernement, mais propose également des alternatives. Une culture dans laquelle le citoyen ne vend pas son vote contre quelques billets, quelques sacs de riz ou une promesse d’emploi.

Le peuple doit changer aussi de comportement

Il serait trop facile de rendre les politiciens seuls responsables. Le peuple doit également apprendre à exiger davantage.

À chaque candidat, il faut demander : quel est votre projet ? Combien va-t-il coûter ? Qui va le financer ? Quel sera le calendrier ? Quels résultats devons-nous attendre ? Que se passera-t-il si vous échouez ?

Cette dernière question est essentielle.

Parce qu’en Haïti, l’échec politique ne semble presque jamais avoir de conséquence politique durable. Certains responsables reviennent après des années avec les mêmes promesses, les mêmes slogans et parfois les mêmes pratiques.

Il faut rompre ce cycle.

Haïti n’a pas besoin de nouveaux messies

Le pays n’a pas besoin d’un nouveau messie politique. Il a besoin d’institutions. Il n’a pas besoin d’un sauveur. Il a besoin de professionnels compétents. Il n’a pas besoin d’un président qui sait parler pendant trois heures. Il a besoin d’un président capable de faire fonctionner l’État. Il n’a pas besoin de députés qui applaudissent. Il a besoin de parlementaires capables de légiférer et de contrôler l’action gouvernementale. Il n’a pas besoin de candidats capables de faire pleurer une foule. Il a besoin de dirigeants capables de faire fonctionner une centrale électrique, une école, un hôpital, une administration fiscale, un tribunal et une collectivité territoriale.

Voilà le véritable changement.

Le prochain scrutin doit être celui des programmes

Si les élections de 2026 doivent véritablement ouvrir une nouvelle page, elles ne peuvent pas être seulement une compétition entre personnalités, partis et machines électorales. Elles doivent être une confrontation entre visions. Une confrontation entre projets économiques. Une confrontation entre modèles de gouvernance. Une confrontation entre stratégies de sécurité. Une confrontation entre politiques sociales. Une confrontation entre conceptions de l’État.

Autrement, nous ne ferons que reproduire le même film avec de nouveaux acteurs. Et Haïti n’a plus le temps de recommencer éternellement la même histoire.

Le pays ne manque pas de politiciens. Il manque de politiques. Il ne manque pas de candidats. Il manque de vision. Il ne manque pas de discours. Il manque d’exécution. Et surtout, il ne manque pas de promesses. Il manque de résultats.

La prochaine campagne électorale devrait donc être moins une bataille de slogans qu’un examen public des compétences. Car le véritable changement ne se proclame pas au micro. Il se planifie, se finance, s’exécute et se mesure.

Et cette fois, le peuple haïtien devrait avoir le courage de ne plus voter pour celui qui promet le plus, mais pour celui qui démontre qu’il peut réellement faire.

Reynoldson Mompoint

Avocat-Journaliste-Communicateur Social

+509 37186284

mompointreynoldson@gmail.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.