16 août 2026
L’OEA arrive à Port-au-Prince : une mission d’évaluation, ou un nouveau rituel diplomatique ?
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L’OEA arrive à Port-au-Prince : une mission d’évaluation, ou un nouveau rituel diplomatique ?

Le Secrétaire général de l’Organisation des États américains, Albert Ramdin, entame aujourd’hui une mission de quatre jours en Haïti, annoncée le 10 août lors de la présentation des lettres de créance de Catherine Pognat, nouvelle représentante de l’organisation dans le pays. L’objectif affiché tient en une formule sobre : procéder à une évaluation de la situation globale du pays. Une mission de cette nature, conduite par le plus haut responsable de l’institution hémisphérique elle-même plutôt que par un simple envoyé technique, mérite d’être prise au sérieux. Mais elle mérite aussi, à la lumière de tout ce que cette chronique a documenté ces dernières semaines, d’être soumise à un test de crédibilité exigeant : que produira-t-elle concrètement, au-delà du communiqué de clôture dont le ton bienveillant est, hélas, presque toujours écrit d’avance ?

Si Albert Ramdin veut réellement mesurer l’état global du pays qu’il vient observer, la matière ne manque pas, et elle est, pour l’essentiel, glaçante. Sur le strict plan humanitaire, l’Organisation internationale pour les migrations évaluait, au début de l’été, à près d’un million et demi le nombre de personnes actuellement déplacées à travers le pays — un record historique, dont plus de la moitié sont des femmes et des filles, et dont la progression touche désormais des régions autrefois épargnées comme le Sud-Est. Sur le plan sécuritaire, cette chronique rappelait le mois dernier que les gangs, selon les mots mêmes de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, ne se contentent plus de contrôler des territoires : ils s’emploient à capturer les institutions et les artères économiques du pays, avec jusqu’à un combattant sur deux aujourd’hui recruté parmi les enfants. Sur le plan institutionnel, le calendrier électoral a été repoussé, pour la seconde fois cette année, du 30 août au 13 décembre, sous une réserve de sécurité que personne ne peut aujourd’hui garantir. Et sur le plan budgétaire, l’État vient, dans le même temps, de réduire de 15 % les primes de sa propre police, au moment précis où elle en a le plus besoin.

Une mission d’évaluation sérieuse devrait, logiquement, confronter chacun de ces constats à des engagements concrets, mesurables, assortis d’échéances vérifiables — plutôt que de se limiter, comme tant de visites diplomatiques précédentes documentées dans ces colonnes, à un satisfecit poli sur les efforts engagés par les autorités de transition. Cette chronique rappelait, à propos du sommet de la CARICOM à Sainte-Lucie début juillet, combien un communiqué saluant les progrès sécuritaires haïtiens avait pu être démenti, quelques jours à peine plus tard, par un nouveau massacre à Kenscoff. Elle rappelait aussi, à propos de la visite d’une délégation bipartisane du Congrès américain fin juillet, que la valeur réelle d’une visite officielle ne se mesure jamais à son communiqué de clôture, mais aux actes concrets qui en découlent, ou n’en découlent pas, dans les semaines suivantes.

L’Organisation des États américains porte, dans ce dossier, une responsabilité particulière qui la distingue des autres acteurs internationaux déjà mobilisés sur le terrain haïtien. Contrairement aux Nations unies, dont l’action se décline à travers le BINUH et la Force de répression des gangs, ou aux États-Unis, engagés à la fois dans le financement sécuritaire et dans une politique migratoire qui prive aujourd’hui Haïti d’une partie de sa diaspora protégée, l’OEA incarne, en théorie, une solidarité proprement hémisphérique — celle des nations américaines entre elles, unies par une histoire et une géographie communes plutôt que par des intérêts géopolitiques ponctuels. Cette légitimité particulière devrait se traduire par une capacité d’action distincte : une mobilisation coordonnée des pays voisins pour l’accueil des personnes déplacées, une pression diplomatique concertée sur le contrôle du trafic d’armes qui, documenté par l’ONUDC en juillet, transite très largement par les États-Unis eux-mêmes, ou un soutien logistique et financier direct au processus électoral repoussé à décembre, plutôt qu’une simple déclaration d’encouragement supplémentaire.

Il y a, enfin, une question de méthode que cette mission devrait trancher dès son arrivée : ira-t-elle au-delà des salons du Palais National et des rencontres protocolaires avec le gouvernement de transition, pour se rendre, ne serait-ce que brièvement, dans les zones où la crise se vit le plus durement — les campements de déplacés de Cité Soleil, où la seule maternité de la commune ferme et rouvre au gré des affrontements, ou les centres d’inscription électorale volontairement circonscrits aux quartiers jugés sûrs de la capitale ? Une évaluation de la situation globale du pays qui se limiterait aux échanges avec les autorités officielles, sans confrontation directe avec la réalité vécue par les populations les plus affectées, ne mériterait pas véritablement ce nom.

Les quatre jours que passera Albert Ramdin en Haïti, jusqu’au 19 août, offrent une occasion réelle de rompre avec le schéma des visites diplomatiques qui se succèdent sans jamais véritablement s’articuler entre elles ni déboucher sur des engagements vérifiables. Cette chronique se tient prête à documenter, avec la même rigueur qu’elle applique à chaque nouvelle feuille de route sécuritaire ou chaque nouveau calendrier électoral, ce que cette mission produira réellement une fois ses quatre journées écoulées. Le pays, lui, n’a plus de temps à perdre en rituels diplomatiques sans lendemain.

Jean Clyde Desroseaux

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