Le troisième devint deuxième — puis le second tour fit de lui le premier. Quinze ans plus tard, Haïti figure parmi les pays de la région les plus mal classés en matière de corruption, tandis que l’État demeure profondément affaibli, avec des institutions incapables d’assurer pleinement la direction, l’administration et le contrôle du territoire. livré aux gangs, la corruption, traffic des stupéfiants…
PORT-AU-PRINCE — Quinze ans plus tard, le précédent reste difficile à effacer. À l’heure où l’Organisation des États américains (OEA) revient au centre des discussions sur l’avenir électoral d’Haïti, le scrutin de 2010-2011 conserve la valeur d’un cas d’école : celui d’une mission internationale dont l’intervention dépassa la simple observation pour peser directement sur la composition du second tour présidentiel ayant conduit aujourd’hui le pays au chaos et à la déchéance de toutes ses institutions.
Les résultats préliminaires publiés après le scrutin du 28 novembre 2010 plaçaient Mirlande Manigat en première position et Jude Célestin en deuxième, devant Michel Martelly. Après contestations, violences et intervention d’une mission d’experts de l’OEA, la recommandation fut inversée : Célestin devait sortir et le chanteur Martelly entrer au second tour. L’Associated Press rapportait dès janvier 2011 que les experts internationaux recommandaient l’élimination du candidat soutenu par le pouvoir.
Le dernier devient le premier
La formule résume brutalement la mémoire politique laissée par l’épisode : un classement proclamé par l’institution électorale haïtienne fut substantiellement modifié sous la pression du processus international de vérification.
Le rapport officiel de la mission OEA-CARICOM demeure une pièce centrale de cette histoire. Une analyse ultérieure du Center for Economic and Policy Research (CEPR) a cependant contesté la méthodologie employée et soutenu que les données disponibles ne permettaient pas de justifier statistiquement, de manière non arbitraire, l’éviction de Célestin au profit de Martelly. (CEPR)
Ce n’est donc pas seulement une vieille querelle entre candidats. C’est une interrogation de droit électoral et de souveraineté : jusqu’où une mission internationale d’assistance ou d’observation peut-elle aller sans se substituer à l’autorité électorale nationale ?
Même l’ancien représentant spécial de l’OEA en Haïti, Ricardo Seitenfus, a décrit ultérieurement une mission dont le rôle était allé bien au-delà de l’observation, jusqu’à la modification de fait de l’issue du premier tour.
Lambert était au cœur de la machine INITE
Et voici que la mémoire devient politiquement embarrassante.
Joseph Lambert n’était pas un spectateur extérieur au système électoral de 2010. Il était l’un des principaux dirigeants de la plateforme INITE, dont Jude Célestin était le candidat présidentiel. En janvier 2011, au moment où la pression internationale atteignait son maximum, Lambert, alors coordonnateur d’INITE, déclarait même que la plateforme pourrait retirer Célestin, y compris si le CEP le confirmait pour le second tour.
Le dossier électoral de l’époque était déjà lourdement contesté. Un rapport du RNDDH consacré aux élections de 2010 décrivait des « fraudes massives » impliquant différents acteurs du processus électoral et évoquait explicitement le Sud-Est dirigé politiquement par Lambert.
A l’antenne d’une statiion de radiodiffusion de la capitale, l’ancien sénateur Joseph Lambert avait révélé en 2021 que l’OEA était responsable de l’accession de Michel Martelly à la présidence en 2011, à l’issue d’un processus électoral qu’il qualifiait de frauduleux. »
Dès lors, lorsqu’un ancien acteur central de cette architecture politique dénonce, des années plus tard, les fraudes ou les dérives du système électoral, une question s’impose : parle-t-il comme accusateur du système ou comme ancien collaborateur d’un mécanisme dont il connaissait les rouages de l’intérieur ?
2011, l’inoubliable précédent
L’histoire devient particulièrement actuelle en 2026. Avant de présenter une nouvelle implication de l’OEA comme une simple garantie technique du prochain processus électoral haïtien, il faudrait répondre au contentieux laissé ouvert par 2011.
Qui avait compétence pour déterminer les deux candidats admis au second tour : le CEP haïtien ou une mission internationale d’experts ?
Sur quelle base juridique une expertise étrangère pouvait-elle conduire à modifier l’ordre issu des résultats annoncés par l’organisme électoral national ?
Et surtout : si les mêmes acteurs haïtiens qui participaient hier au système dénoncent aujourd’hui ses fraudes, qui doit rendre compte de ce qui s’est réellement passé en 2010-2011 ?
Le passé électoral haïtien possède parfois une mémoire plus longue que celle de ses acteurs.
En 2011, l’OEA n’a pas seulement observé une élection contestée. Son intervention a contribué à changer l’affiche du second tour. Le candidat initialement troisième, Michel Martelly, y entra ; Jude Célestin, annoncé deuxième, en sortit.
Quinze ans après, avant de parler de nouvelles élections, cette page mérite mieux qu’une amnésie institutionnelle.
Car en Haïti, en 2011, l’élection aura consacré une formule que l’histoire politique n’a toujours pas digérée : le troisième devint deuxième — puis le deuxième tour fit de lui le premier.

