PORT-AU-PRINCE — Il y a 57 ans, le 15 août 1969, le régime de François « Papa Doc » Duvalier franchissait une nouvelle étape dans sa confrontation avec une partie de l’Église catholique. Neuf prêtres associés au courant intellectuel et pastoral gravitant autour du Petit Séminaire Collège Saint-Martial, ainsi que le laïc catholique Pierre Cauvin, étaient contraints de quitter Haïti, accusés par le pouvoir d’« activités communistes ». Une accusation particulièrement lourde : moins de quatre mois auparavant, le régime avait adopté une législation assimilant pratiquement toute expression réputée communiste ou anarchiste à un crime contre la sûreté de l’État passible de mort.
Les noms conservés par les témoignages et les commémorations sont ceux des pères Antoine Adrien, Yves Déjean, Ernst — ou Ernest — Verdieu, Paul Jean-Claude, Max Dominique, Paddy Poux, William Smarth, Paul Déjean et Pierre Déjean, auxquels s’ajoutait Pierre Cauvin, présenté comme un catholique laïc engagé. Une divergence documentaire subsiste cependant sur leur appartenance religieuse exacte : l’histoire institutionnelle de la Congrégation du Saint-Esprit indique que cinq Spiritains, professeurs à Saint-Martial, furent expulsés en 1969 ; plusieurs récits haïtiens postérieurs désignent collectivement les neuf prêtres comme « spiritains ».
Une soirée organisée comme une opération d’État
Le témoignage livré quarante ans plus tard par le père William Smarth permet de reconstituer une partie de cette soirée. Les dix hommes furent convoqués au ministère des Cultes, où les accusations du gouvernement leur furent signifiées. Leurs documents de voyage furent administrativement restreints : selon ce témoignage, leurs passeports ne devaient leur permettre de se rendre qu’en France. L’aéroport fut placé sous contrôle et les religieux furent conduits vers l’avion qui allait les arracher au pays.
Ils partirent pratiquement sans bagages. À bord, la peur ne s’arrêta pas aux frontières haïtiennes. William Smarth se souvenait que ses compagnons parlaient à voix basse et utilisaient même le latin entre eux, redoutant que des agents du régime ou des Tontons macoutes se trouvent dans l’appareil. Max Dominique, selon son récit, pleura durant le voyage. Une fois arrivés à Paris, les exilés demeurèrent extrêmement prudents, craignant des représailles contre leurs familles restées en Haïti.
1969 : l’anticommunisme érigé en instrument juridique de répression
L’expulsion ne peut être isolée du dispositif politique instauré quelques mois auparavant. Le 28 avril 1969, le régime fit adopter une loi anticommuniste aux formulations exceptionnellement extensives. Étaient susceptibles d’être considérés comme crimes contre la sûreté de l’État non seulement l’organisation politique, mais également des discours, conversations, lectures, réunions privées, livres, brochures, articles, correspondances ou contacts avec des personnes considérées comme communistes ou anarchistes.
Le texte visait expressément, parmi les personnes susceptibles d’être poursuivies pour avoir facilité de telles activités, les ministres du culte, missionnaires, prédicateurs, professeurs et instituteurs. Les personnes poursuivies devaient comparaître devant une cour martiale permanente ; la peine prévue pour les auteurs et complices était la mort, accompagnée de confiscation des biens.
Les archives diplomatiques américaines montrent cependant que Washington lui-même doutait de l’ampleur de la menace invoquée par Duvalier. Une note du Bureau of Intelligence and Research du département d’État datée du 1er mai 1969 estimait que les communistes haïtiens étaient peu nombreux et ne représentaient pas une menace sérieuse pour le régime. Le document avançait également l’hypothèse que Duvalier cherchait, par son anticommunisme spectaculaire, à se présenter comme le bastion caribéen contre le communisme afin notamment d’améliorer ses rapports avec l’administration américaine et de favoriser une reprise de l’aide économique.
La campagne était déjà meurtrière. Selon la même note américaine, plus d’une centaine de personnes soupçonnées de communisme avaient été arrêtées depuis le début de 1969, plusieurs ayant probablement été exécutées. La répression avait notamment frappé Cazale, où les forces de sécurité avaient procédé à des arrestations massives, tué des habitants et incendié des maisons.
Saint-Martial : une école devenue suspecte aux yeux du pouvoir
Le Petit Séminaire Collège Saint-Martial n’était pas un établissement quelconque. Institution historique de Port-au-Prince confiée aux Spiritains, il constituait depuis le XIXe siècle un important centre d’enseignement. À la fin des années 1960, certains de ses religieux participaient à une réflexion catholique centrée sur la justice sociale, l’éducation populaire, l’usage du créole et la responsabilité de l’Église envers les catégories sociales marginalisées.
Pour le sociologue Laënnec Hurbon, cité lors de la commémoration de 2009, l’opération de 1969 visait à neutraliser l’un des foyers intellectuels susceptibles de résister à la domestication politique de la société. Les années 1968-1969 avaient, selon William Smarth, été jalonnées de surveillances, tracasseries et pressions répétées contre ces milieux ecclésiastiques.
Mais les jésuites avaient été chassés cinq ans plus tôt
La confusion entre les deux épisodes demeure fréquente. En février 1964, Duvalier avait déjà expulsé les 18 jésuites canadiens présents en Haïti. Leur départ entraîna notamment la fermeture du grand séminaire dont ils avaient la charge. Les Jésuites du Canada indiquent que leur action éducative et sociale — notamment la formation du clergé haïtien, Villa Manrèse et Radio-Manrèse — avait suscité l’hostilité du régime, lequel invoqua la sécurité de l’État pour prononcer leur expulsion. Le Canada rompit ensuite ses relations diplomatiques avec Port-au-Prince.
Cette expulsion de 1964 avait directement affecté les futurs bannis de 1969. Selon le témoignage recueilli par AlterPresse, William Smarth et Jean-Claude Bajeux avaient rédigé une lettre de protestation contre l’éviction des jésuites. Smarth fut assigné à résidence et Bajeux contraint à l’exil. L’épisode révèle donc une continuité répressive entre 1964 et 1969, plutôt que deux événements interchangeables.
Duvalier contre l’Église : une confrontation commencée bien avant 1969
Le conflit remontait aux premières années du régime. François Duvalier avait entrepris de réduire l’autonomie d’une hiérarchie catholique qu’il considérait comme un contre-pouvoir politique et social. Des évêques et prêtres furent expulsés dès la fin des années 1950 et au début des années 1960. Cette confrontation conduisit même à des sanctions ecclésiastiques contre le pouvoir haïtien.
Le rapport de force changea cependant en 1966. Un accord avec le Saint-Siège accorda à Duvalier une influence déterminante sur la désignation d’une hiérarchie catholique désormais largement haïtianisée. L’affrontement ne disparut donc pas : il se transforma. Les religieux, enseignants ou intellectuels catholiques demeurant indépendants du pouvoir pouvaient toujours être assimilés à des adversaires politiques.
Trois ans plus tard, le 15 août 1969, Saint-Martial en faisait l’expérience.
Dix hommes, un avion et dix-sept années d’exil
Les bannis de 1969 ne purent rentrer librement en Haïti sous François Duvalier, mort en 1971. Son fils Jean-Claude Duvalier lui succéda et conserva le pouvoir jusqu’au 7 février 1986. Les prêtres expulsés ne purent retrouver durablement leur pays qu’après la fin de la dynastie duvaliériste, soit environ dix-sept ans après leur bannissement.
L’expulsion eut également des conséquences sur Saint-Martial. La Congrégation du Saint-Esprit indique que ses membres ne purent reprendre pleinement leur place dans l’institution qu’après la chute de la dictature ; le collège ne fut officiellement rendu aux Spiritains qu’en 1996.
L’exil produisit parallèlement des effets inattendus. Plusieurs de ces religieux poursuivirent leur action auprès de la diaspora haïtienne en France, au Canada, aux États-Unis ou dans la Caraïbe. Paul Déjean, notamment, deviendra ultérieurement une figure importante de la défense des immigrés haïtiens au Québec.
15 août 1969 : davantage qu’une expulsion religieuse
L’événement appartient ainsi à une séquence beaucoup plus vaste : démantèlement de l’opposition politique, contrôle de l’armée, implantation des Volontaires de la sécurité nationale, surveillance des universités, persécution des intellectuels, élimination des mouvements communistes et réduction de l’autonomie des institutions susceptibles d’échapper au pouvoir présidentiel. Les archives américaines de 1969 décrivaient déjà le régime comme brutal et corrompu et considéraient que Duvalier frappait préventivement les groupes susceptibles, même à terme, de contester son autorité.
Le 15 août 1969 demeure donc moins l’histoire d’une querelle théologique que celle d’un État autoritaire décidant qui pouvait enseigner, parler, écrire, lire, se réunir ou penser sans autorisation politique.
L’ironie historique est considérable : trois ans jour pour jour auparavant, le 15 août 1966, Duvalier avait conclu avec le Vatican l’accord consacrant son influence sur la hiérarchie catholique haïtienne. Le 15 août 1969, son gouvernement expulsait des hommes d’Église qui refusaient que l’obéissance religieuse devienne soumission politique.
Sources :
- Le Nouvelliste, Shella Louis, « 50 ans après l’expulsion des prêtres catholiques par le régime dictatorial, le collège Saint-Martial s’en souvient », 16 août 2019. L’article confirme l’expulsion, le 15 août 1969, de neuf prêtres — dont cinq spiritains — et du laïc catholique Pierre Cauvin, accusés d’« activités communistes ». Il fournit également les noms des expulsés. (Le Nouvelliste)
- Petit Séminaire Collège Saint-Martial — Archives historiques de l’établissement, « Le PSCSM en quelques dates ». La chronologie officielle indique : 15 août 1969, expulsion des Spiritains ; 19 décembre 1986, retour après dix-sept années d’exil ; juin 1995, restitution du collège aux Spiritains. (Saint Martial College)
- Émile Jacquot, « Les Spiritains en Haïti sous le régime du docteur François Duvalier. Tribulations et expulsion (1957-1969) », Mémoire Spiritaine, 2004. Étude historique consacrée spécifiquement aux relations entre le régime Duvalier et les Spiritains jusqu’à l’expulsion de 1969. (Duquesne Scholarship Collection)
- AlterPresse, « Hommage aux pères spiritains chassés par Duvalier en 1969 », 19 août 2009, reproduit dans les archives de soc.culture.haiti. Le document rapporte notamment le témoignage du père William Smarth, quarante ans après son expulsion, et évoque les dix hommes forcés à l’exil le 15 août 1969.
- Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH/OEA), Report on the Situation of Human Rights in Haiti, chapitre IV. Le rapport reproduit la loi du 28 avril 1969 criminalisant les activités qualifiées de communistes ou anarchistes. Son article 2 visait notamment les ministres du culte, missionnaires, prédicateurs, professeurs et instituteurs ; son article 4 prévoyait la peine de mort et la confiscation des biens. (CIDH/IACHR)
- U.S. Department of State — Office of the Historian, Foreign Relations of the United States, 1969-1976, vol. E-10, document 382, « Haiti: Duvalier Cracks Down on Communists », note de renseignement du 1er mai 1969. Washington y estimait que les communistes haïtiens étaient peu nombreux et ne constituaient pas une menace réelle pour le régime ; le document recense également plus de 100 arrestations depuis le début de 1969 et mentionne les opérations meurtrières à Cazale. (Office of the Historian)
- Jésuites du Canada — Province du Canada, « Haïti ». Cette source institutionnelle confirme qu’en 1964, sous prétexte de menace contre la sécurité de l’État, tous les jésuites furent expulsés d’Haïti par François Duvalier, entraînant une rupture des relations diplomatiques entre le Canada et Port-au-Prince. (Jesuites)
- Archives des Jésuites au Canada, Fonds Mission Haïti. La notice archivistique précise que le 12 février 1964, le gouvernement de François Duvalier expulsa par décret 18 jésuites canadiens travaillant en Haïti. (Archives de la Compagnie de Jésus)
- Jésuites du Canada, « Celebrating the 40th Anniversary of the Official Reestablishment of the Society of Jesus in Haiti », 25 mars 2026. La Compagnie de Jésus rappelle que l’activisme social des jésuites provoqua l’hostilité de François Duvalier, leur arrestation puis leur expulsion en 1964, avant le rétablissement officiel de la Compagnie en Haïti en 1986.
- Concordat Watch, « Papa Doc’s Concordat (1966) ». Cette documentation analyse l’accord conclu sous François Duvalier avec le Saint-Siège et l’influence politique obtenue par le régime sur la nomination de membres importants de la hiérarchie catholique haïtienne.

