1 octobre 2026
Haïti : l’épidémie présidentielle
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Haïti : l’épidémie présidentielle

Haïti connaît une étrange épidémie. Elle ne provoque ni fièvre mesurable ni toux. Son principal symptôme consiste à se réveiller un matin persuadé que la République attend précisément votre arrivée au Palais National. La maladie porte un nom : la présidentialite.

la fièvre du fauteuil

Il existe des pays où l’on cherche difficilement un candidat à la présidence. Haïti, elle, paraît souffrir du mal inverse : trop de patients se déclarent atteints de la fièvre du fauteuil.

Le pays ressemble à une salle d’attente politique où chacun tient déjà son ordonnance pour le Palais national. Dix, douze, quinze prétendants : les candidatures prolifèrent tandis que l’État se contracte, que le territoire échappe à l’autorité publique et que l’élection elle-même demeure incertaine.

Sur notre tableau imaginaire figurent plusieurs portraits.

Le premier a déjà porté la couronne. Il connaît les couloirs, les cérémonies, les privilèges et les contraintes du pouvoir. Son passage appartient aux archives de la République. Revenir au fauteuil ne dispense cependant personne de répondre à une interrogation élémentaire : quel héritage politique et institutionnel son exercice du pouvoir a-t-il laissé au pays ?

Le deuxième voulait depuis longtemps entrer au Palais. Mais son nom traverse aussi certaines pages de la crise qui a précédé l’effondrement actuel. Il avance vers la lumière électorale avec une ombre derrière lui. Or une candidature ne constitue pas une amnistie historique : aspirer à gouverner suppose également d’accepter l’examen de ses décisions antérieures.

Le troisième parle déjà comme si l’écharpe présidentielle attendait son propriétaire. Pourtant, connaître quelques formules politiques ne signifie pas connaître Haïti. La République n’est ni un concours d’éloquence ni une scène où l’on apprend l’histoire nationale après avoir déposé sa candidature. Avant de vouloir conduire un peuple, encore faudrait-il pouvoir expliquer son histoire, ses institutions et les fractures qui ont façonné son État.

Le quatrième arrive précédé par ses parrains. On lui attribue volontiers une réputation de fermeté pour avoir affronté certains groupes armés. Mais toute réputation publique mérite confrontation avec les faits : quelles étaient ses compétences institutionnelles ? Quel territoire administrait-il réellement ? Quels résultats peuvent lui être personnellement attribués et lesquels dépendaient d’un contexte qui le dépassait ?

Puis viennent d’autres silhouettes : anciens dirigeants, anciens responsables parlementaires, professionnels de la transition, candidats permanents, revenants de la République. Le fauteuil présidentiel ressemble progressivement à une chaise musicale dont personne ne veut arrêter la musique.

Et c’est peut-être ici que commence la véritable maladie.

Haïti compte un seul poste de président de la République, mais produit périodiquement une multitude de personnes persuadées que leur destin individuel passe nécessairement par ce fauteuil. Pourtant, gouverner ne consiste pas à obtenir un titre. Gouverner signifie administrer, rendre des comptes, garantir les libertés publiques, assurer la sécurité, faire fonctionner la justice et soumettre l’exercice de l’autorité aux normes constitutionnelles.

La métaphore médicale devient alors politique : la présidentialite aiguë transforme parfois l’ambition personnelle en prétendue mission nationale. Le patient ne demande plus ce qu’il peut accomplir pour la République ; il cherche à convaincre la République qu’elle ne peut survivre sans lui.

Quatre candidats seraient-ils déjà beaucoup ? Dix ou quinze amélioreraient-ils nécessairement la qualité démocratique ? Le nombre, à lui seul, ne permet aucune conclusion. Une démocratie peut compter de nombreux candidats. La véritable interrogation porte ailleurs : combien disposent d’un projet vérifiable, d’une doctrine de gouvernement, d’une conception institutionnelle cohérente et d’un bilan susceptible d’être examiné publiquement ?

Surtout, pourquoi cette ruée vers une présidence dont l’élection demeure elle-même entourée d’incertitudes ?

Les élections annoncées pour 2026 appartiennent au calendrier politique ; leur réalisation effective dépend cependant des conditions juridiques, institutionnelles, logistiques et sécuritaires nécessaires à un scrutin crédible. L’année 2027 n’offre, par elle-même, aucune garantie magique.

Il serait donc peut-être temps de fermer provisoirement la pharmacie des ambitions et d’ouvrir le dossier du pays.

Car le fauteuil n’est pas Haïti.

Le Palais national n’est pas la République.

Et aucun candidat, ancien président, ancien ministre, parlementaire, chef de parti ou homme providentiel ne saurait se confondre avec une nation entière.

Au-dessus des ambitions humaines demeure enfin, pour celui qui inscrit sa lecture de l’histoire dans la foi, cette limite adressée à toutes les prétentions terrestres : « À l’Éternel la terre et ce qu’elle renferme » (Psaume 24:1).

Peut-être est-ce précisément ce que l’épidémie présidentielle et la fièvre du fauteuil finissent par faire oublier : la présidence appartient temporairement à un homme ; le pays, lui, n’appartient à aucun président.

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