Des fonds liés à la dictature de Duvalier aboutissent à Chambly | Radio-Canada https://share.google/EJmSpQ7NWyZGkZZHc
MONTRÉAL, 1er octobre 2026 — Une enquête de Radio-Canada retrace jusqu’à Chambly, au Québec, une partie de fonds associés à Frantz Merceron, ancien ministre des Finances sous la dictature de Jean-Claude Duvalier. Après avoir transité par la Suisse, des structures offshore et Singapour, plus de 808 000 dollars canadiens ont été déposés en janvier 2016 dans le compte en fidéicommis de l’avocat québécois Claude Leblanc.
Selon Enquête, Frantz Merceron, décédé en 2005, avait été associé par les autorités suisses à des avoirs dont l’origine a fait l’objet de longues procédures judiciaires. Une décision suisse rendue en 2024 a ordonné la confiscation de plusieurs millions liés à l’ancien ministre, les juges ayant notamment retenu un accroissement « exorbitant et inexpliqué » de sa fortune. Les fonds détournés sous le régime Duvalier ont, pour leur part, été évalués à plus de 300 millions de dollars américains, rapporte Radio-Canada.
De Genève à Singapour, puis Chambly
L’enquête journalistique reconstitue un circuit financier passant par le compte secret « Milos », des sociétés-écrans et une fondation au Liechtenstein. Une partie des avoirs, évaluée à 1,256 million de dollars américains, aurait été transférée de Suisse vers Singapour en août 2010. Plusieurs années plus tard, une portion de ces sommes a gagné le Canada.
Le 22 janvier 2016, Claude Leblanc a ainsi déposé 808 409 dollars dans son compte en fidéicommis à la Caisse Desjardins du Bassin-de-Chambly. Selon une déclaration sous serment citée par Radio-Canada, l’avocat reconnaissait que le transfert depuis Singapour visait à soustraire ces sommes à une éventuelle saisie des autorités suisses. Il soutenait néanmoins ne pas avoir connaissance d’une origine publique de l’argent et disait vouloir conserver les fonds notamment pour garantir le paiement de ses honoraires.
Après le décès en 2020 de Muriel Beauchamp Merceron, veuve de Frantz Merceron, ses héritières ont engagé une poursuite de 14 millions de dollars contre Claude Leblanc. Elles l’accusaient notamment d’avoir dissimulé certains comptes et de s’être versé des centaines de milliers de dollars en honoraires sans autorisation. L’avocat avait rejeté les allégations.
Le fils de l’avocat candidat aux élections québécoises
L’affaire comporte également un volet politique québécois. Michel Leblanc, fils de Claude Leblanc, ancien PDG de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain et candidat du Parti libéral du Québec dans Marguerite-Bourgeoys, est devenu avec son frère bénéficiaire d’une fiducie constituée par leur père en 2023.
Après que Claude Leblanc eut été déclaré inapte, ses deux fils ont agi comme mandataires et une contre-poursuite réclamant plus de 370 000 dollars d’honoraires aux héritières Merceron a été déposée au nom de leur père. La poursuite initiale et la contre-poursuite ont finalement fait l’objet d’un désistement le 3 septembre 2026, quelques jours après le déclenchement de la campagne électorale québécoise.
Michel Leblanc affirme n’avoir « touché aucune somme d’argent liée à ce dossier » et soutient que la fiducie ne détient aucun actif. Son avocat affirme également que les deux frères ne sont pas impliqués dans les faits reprochés à leur père et n’en ont tiré aucun bénéfice.
La question de la restitution à Haïti
L’historien haïtiano-canadien Frantz Voltaire, interrogé par Radio-Canada, replace le dossier dans le problème plus vaste de la récupération des avoirs détournés sous la dictature. Selon lui, l’absence du peuple haïtien de cette longue bataille judiciaire traduit une défaillance des mécanismes de restitution.
Une partie distincte des avoirs liés à Merceron avait déjà été saisie en Suisse après l’adoption de la législation surnommée « loi Duvalier ». La justice suisse en a finalement ordonné la confiscation en vue de leur restitution au peuple haïtien.
L’enquête de Radio-Canada pose ainsi une question qui dépasse le litige familial québécois : comment des capitaux associés à un ancien dignitaire d’une dictature ont-ils pu traverser plusieurs juridictions pendant des décennies avant qu’une partie ne réapparaisse dans le compte en fidéicommis d’un avocat au Québec, tandis qu’Haïti poursuit encore la récupération des avoirs issus de cette période?
Source : Radio-Canada, émission Enquête, Frédéric Zalac et Paul Émile d’Entremont, 1er octobre 2026.

