L’Edito du Rezo — Alix Didier Fils-Aimé parcourt désormais le Grand Sud comme un étranger administrant un territoire conquis. Hier candidat malheureux au Sénat de l’Ouest, incapable en 2016 de transformer ses ambitions en raz-de-marée électoral, le voilà aujourd’hui drapé dans les habits d’un petit seigneur tropical : cortège, grosses cylindrées, hélicoptère et cette manière de distribuer les sourires comme un propriétaire venu inspecter son domaine. Le carburant coûte cher ? Qu’importe. Les routes sont dangereuses ? Qu’importe encore. Les véhicules peuvent prendre la mer pendant que le chef prend le ciel. Le peuple, lui, garde le bitume, les barricades et les nids-de-poule.
Élections ! Élections ! Élections ! Le mot sort de la Primature comme la monnaie d’une machine à sous. Mais voilà une drôle de démocratie : celui qui veut envoyer les électeurs aux urnes ne semble guère pressé d’emprunter la Nationale no 2 pour rejoindre le Sud. Les citoyens devraient donc traverser les corridors de l’insécurité afin de voter pendant que le pouvoir voyage au-dessus des nuages ? Voilà une République transformée en archipel électoral, où les bulletins doivent circuler sur terre mais où les gouvernants préfèrent l’hélice.
Et voici notre voyageur arrivé aux Cayes, rencontrant le cardinal Chibly Langlois. Peut-être — pure fantaisie satirique — aurait-il fallu installer un confessionnal au pied de l’hélicoptère : « Mon Éminence, pardonnez-moi, j’ai beaucoup péché politiquement… » Puis égrener les interrogations : combien coûte la diplomatie d’influence à Washington ? À quoi servent les contrats de lobbying financés sur fonds publics ? Cherche-t-on un coup de téléphone suffisamment puissant pour convaincre l’opposition que Washington aurait déjà choisi son cheval ? À défaut d’onction populaire, certains rêvent toujours d’un baptême au Potomac.
Mais le chef avait mieux dans sa besace : une école à inaugurer. Et là, le cynisme chausse ses lunettes de premier de classe. Est-ce donc cela, l’école haïtienne que l’on veut présenter au monde ? À l’époque des tableaux numériques, des laboratoires, des bibliothèques connectées et des équipements informatiques, couper un ruban devant quelques salles suffit-il à transformer le béton en politique éducative ? Une école ne se mesure pas au nombre de ciseaux photographiés devant son portail. Elle se mesure à ses enseignants, ses équipements, son financement, sa pérennité et aux conditions dans lesquelles les enfants peuvent effectivement apprendre.
La mémoire haïtienne connaît pourtant les inaugurations où le ruban était plus solide que le toit. Le gymnasium Vincent en reste un avertissement politique : on peut maquiller le soleil pour une photographie, mais la pluie, elle, refuse les communiqués de presse. Elle tombe, traverse les fissures et transforme la propagande en gouttière. La pluie est peut-être le dernier journaliste d’investigation qu’on ne puisse intimider : elle vérifie gratuitement les travaux publics.
Et derrière cette tournée du Grand Sud demeure l’immense éléphant enfermé dans l’isoloir : le référendum. L’article 284-3 de la Constitution de 1987 dispose que « toute consultation populaire tendant à modifier la Constitution par voie de référendum est formellement interdite ». Le pouvoir peut donc faire voyager ses voitures sur l’eau, ses responsables dans les airs et ses discours d’une estrade à l’autre ; il ne peut faire disparaître une prohibition constitutionnelle par la seule magie d’un calendrier politique.
Alix Didier Fils-Aimé avait parcouru le Grand Nord ; le voici dans le Grand Sud, avec l’allure du triomphateur qui aurait déjà remporté une élection à laquelle il ne s’est jamais présenté devant le peuple pour exercer les fonctions qu’il occupe aujourd’hui. Mais gouverner n’est pas une procession et l’hélicoptère n’est pas un suffrage universel. À force de regarder Haïti depuis le ciel, on finit peut-être par oublier comment vivent ceux qui sont restés sur la route.
Le cynisme possède cependant une faiblesse : comme les toitures mal construites, il finit toujours par rencontrer sa saison des pluies.

