14 août 2026
Haïti : Il était une fois un vaste scandale politico-financier appelé l’affaire PetroCaribe (Troisième partie)                                
Actualités Société

Haïti : Il était une fois un vaste scandale politico-financier appelé l’affaire PetroCaribe (Troisième partie)                                

 Par Robert Lodimus

Ce sont la corruption socioéconomique et l’ambition politique indécente qui ont fissuré la fondation de la République d’Haïti.

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 « Il a fallu des siècles pour rendre justice à l’humanité, pour sentir qu’il est horrible que le grand nombre semât et que le petit nombre recueillît. »
Voltaire

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     Il n’y a pas eu un seul gouvernement haïtien qui ait été épargné par les étiquettes qui font l’objet de cette réflexion plantureuse! D’ailleurs, L’État de 1804, au lendemain même de sa naissance s’est retrouvé coincé, prisonnier d’un  cul-de-sac sociopolitique et économique, qui annonçait l’échouage de la nouvelle cité. Une société construite sur des arpents d’insécurité publique, sur des acres d’injustice sociale ne peut  déboucher que sur l’anarchie politique. Pas dans le sens développé par le théoricien socialiste Pierre Joseph Proudhon qui vécut de 1809 à 1865.

     Le substantif « anarchie » vient du grec « anarkhia ». On y retrouve le terme « arkhê » qui signifie « pouvoir », « principe », « commandement »… En y ajoutant le préfixe « an », on obtient « absence de principe », « absence de chef ou d’autorité », « absence de gouvernement », etc. [1]

     Dans son ouvrage « Qu’est-ce que la propriété privée? », Pierre Joseph Proudhon fournit deux définitions rationnelles, méthodiques du mot « anarchie ». Celle qui est liée à l’approche négative retient le « chaos », le « désordre » et l’ « anomie » inventée en 1893 par le sociologue Émile Durkheim, et qui réfère au « désordre social et/ou individuel ». La dernière explication renvoie à une forme de société sans une force de domination, sans maître, sans souverain, sans caste… Vous comprenez – peut-être – pourquoi nous avons hésité à parler du « concept de l’anarchie ». Ce terme couvre des champs d’interprétations vastes et diversifiés. Comme celui, par exemple, du mot « peuple ». Avec Pierre-Joseph Proudhon, il formalise l’anarchisme moderne et critique la propriété privée lucrative. Mikhaïl Bakounine l’utilise dans sa lutte contre l’État et la religion.  Alors que pour Piotr Kropotkine, il symbolise et développe l’idée de l’entraide naturelle dans le vivant.

     Le mot « anarchie » effraie autant qu’il fascine. Dans le langage courant, il évoque instantanément le chaos, les vitrines brisées, les manifestations violentes et le désordre social. Pourtant, derrière ce terme galvaudé se cache l’une des philosophies politiques les plus rigoureuses, et aussi les plus mal comprises  de l’histoire moderne. Le concept d’anarchie propose une réorganisation radicale de la société. Il est fondé sur une idée simple : l’être humain n’a pas besoin de maître pour vivre en harmonie. C’est donc le refus de l’autorité coercitive. Le pouvoir corrompt ceux qui l’exercent; il infantilise ceux qui le subissent.

     Nous n’aimerions pas poursuivre notre périple rédactionnel sur cette voie de considérations théoricophilosophiques avancées. Nous risquons de perdre la plupart de nos lecteurs. Nous y reviendrons une prochaine fois avec une approche explicative plus abordable, plus légère, et dans un espace de débat plus approprié. D’ailleurs, nous sommes en train justement de réfléchir, d’élaborer et de proposer dans l’ouvrage « Idées pour une Révolution mondiale » une nouvelle philosophie sociale, politique et économique baptisée le « sodaliciocratisme ». C’est un « concept nouveau » pour la naissance d’un « nouveau monde ». À ce stade de réflexivité, notre démarche ne fait que s’arc-bouter au mur d’une certaine « prétention  intellectuelle et méthodologique ». Confucius, duquel nous sommes « devenu » un humble adepte, recommande : « Écoute tout ce qui se dit autour de toi, et mets entre parenthèses les points douteux, parler avec prudence que du certain, tu es sûr de commettre peu d’erreurs. Regarde bien ce qui se fait autour de toi et évite les entreprises risquées pour ne t’aventurer que sur du solide, tu as peu de chance de t’en repentir. Or, quand on a peu à regretter pour ce qu’on a dit, et peu à se reprocher pour ce qu’on a fait, promotion et honoraires suivront naturellement. »

     L’existence de l’État bourgeois est une entrave au bien-être des classes ouvrières. Il faut donc remplacer cette entité scabreuse par un système altruiste, compatissant, qui soit capable de déconstruire les polarités heuristiques, de briser les clivages artificiels  qui fragmentent le fonctionnement des sociétés sur l’ensemble des continents et qui limitent la portée de l’action collective. Le « sodaliciocratisme » nourrit donc cette difficile – mais pas impossible – « prétention » pour Haïti.

     La corruption socioéconomique et l’ambition politique indécente ont fissuré la fondation de la République d’Haïti. Le combat héroïque de Jean-Jacques Dessalines visait la «Libération » générale des esclaves et des affranchis. Il faut voir cette « Libération » sous trois angles connexes : l’esclavage, l’humiliation et la misère. Les déportés africains travaillaient dans les plantations agricoles du matin au soir. Sans repos. Sans loisir. Sans nourriture adéquate. Pour renouveler leur énergie. Comme des animaux domestiques, ils étaient parqués dans des cases qui fragilisaient davantage leur état de santé déjà précaire. Pour les mulâtres et les Noirs libres – regroupés sous le statut d’affranchis – les difficultés résidaient principalement dans l’infériorité  de leurs conditions sociales, dont le caractère humiliant était exacerbé par le contraste avec l’opulence des « colons ». La population des affranchis – qu’elle soit constitutionnellement mulâtre ou noire libre – se heurtait à des barrières sociales discriminantes et insupportables. Pour les mulâtres, ce n’était pas facile de gérer les frustrations psychologiques qui découlaient d’un tiraillement identitaire profond, consécutif à leur double filiation : un père colonisateur et une mère noire esclave, exploitée, réduite à l’état bestial pour assouvir les caprices du « maître » à tous les niveaux. Les mulâtres ont donc commis un « parricide », en acceptant de se battre contre les « blancs » français dans la guerre de la « révolution saint-dominguoise (1791-1804 ».

     En peu de mots, l’assassinat de l’empereur – il faut le reconnaître – fut également motivé par une série de revendications successorales. Les rivaux de l’empereur conspirèrent contre sa vie avec un objectif clair : récupérer les biens fonciers de leurs ascendants paternels qui avaient péri dans les affrontements ou qui étaient contraints à l’exil pour se soustraire à la justice punitive des victimes de l’esclavagisme. L’idéologie dessalinienne voulait être garante d’une société indigène fondée sur la « Justice ».  Cette Nation libre, souveraine et indépendante tenait à apporter à l’humanité un modèle d’État qui prendrait en charge le bonheur de ses citoyennes et citoyens, en instituant  une gouvernance publique axée sur le progrès économique et l’innovation sociale. Les êtres humains peuvent vivre heureux sans être égaux. Aujourd’hui, nous sommes moins convaincus du postulat qui tente de faire admettre que « tous les hommes naissent libres et égaux en droit ».  La « nomocratie » n’est-elle pas la source de tous les maux de la terre? La Loi, étant une œuvre humaine, est discriminatoire. Comme telle, son application, à tous les égards, tient compte de tous les facteurs discriminants : origine sociale, accointance politique, niveau d’études, degré de fortune… Pourquoi Donald Trump, malgré toutes les accusations qui pèsent contre lui, n’est-il pas jusqu’à présent destitué pour « crime de haute trahison », traduit en justice et incarcéré, selon les prescrits de la constitution états-unienne? Alors que de pauvres itinérants qui passent la nuit dans des endroits prohibés aux passants peuvent se retrouver en prison à New York, à Los Angeles, à Chicago…, pour plusieurs mois.

     Dessalines ne visait pas à placer les Haïtiens sur un axe sociétal égalitariste. Le Chef révolutionnaire réclamait quelque chose pour ceux-là dont les pères étaient restés en Afrique, et qui avaient, eux aussi, affronté héroïquement les Français à Vertières. La révolte dirigée par Boukman, Toussaint, Dessalines fut également un combat harassant et sanglant contre la « pauvreté extrême ». Contre la « misère » générée par l’esclavage.

     Les mulâtres et les Noirs libres montèrent un vaste réseau de « corruption » dans le but d’accaparer les biens mobiliers et immobiliers qui revenaient au nouvel État. L’Empereur paya de sa vie ses sentiments d’indulgence et de compassion envers les couches sociales défavorisées. Après son assassinat, les individus libérés de l’esclavage avaient peu d’espoir de sortir de leurs rudes conditions de misérabilité. Et jusqu’à présent, les masses  végètent dans l’insécurité sociale et économique.

     Tous les chefs d’État qui ont succédé à Dessalines  ont exploité la naïveté et l’analphabétisme des gens du peuple dans leurs intérêts personnels. Ils se sont enrichis honteusement, illicitement, ignoblement, avec leurs familles et leurs amis. Ils se sont mis à l’abri des besoins pour plusieurs générations. Le président Alexandre Pétion a soudoyé et corrompu des officiers, des sous-officiers et des soldats de l’armée indigène pour qu’ils se débarrassent du fondateur de la patrie. Et si nous étions superstitieux, nous dirions que la terre de la République d’Haïti était en train de porter les malédictions du meurtre crapuleux de l’Empereur. Comme l’univers semble être persécuté par le crime horrible de Caïn contre son frère Abel.

Esclaves au paradis, par Christophe Wargny (Le Monde diplomatique, juillet 2007)

     Après avoir été les esclaves des Espagnols et des Français, les masses populaires haïtiennes commençaient, dès 1806, à connaître une autre forme d’exploitation exercée par les élites économiques et politiques qui avaient remplacé les colonisateurs déchus. Au fur et à mesure que le temps passait, le nouveau pays s’éloignait de la rive du grand rêve dessalinien. L’abolition de l’esclavage, la proclamation de l’indépendance, pouvons-nous comprendre, ne permettent pas encore aux Haïtiens  d’arrimer leurs ambitions aux souhaits exprimés dans le discours du 1er janvier 1804 de Jean-Jacques Dessalines : 

     « Nous avons osé être libres, osons l’être par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Imitons l’enfant qui grandit : son propre poids brise la lisière qui lui devient inutile et l’entrave dans sa marche… Quel peuple a combattu pour nous? Quel peuple voudrait recueillir les fruits de nos travaux? Et quelle déshonorante absurdité que de vaincre pour être esclaves? »

     Ironie du sort, après la fondation de ce soi-disant État indépendant, le  peuple haïtien est resté esclave de la France, des États-Unis, du Canada, du Japon, de l’Espagne, de l’Angleterre et de l’Allemagne. Et aussi, esclave d’une catégorie d’indigènes qui endossent l’uniforme des «éboueurs », des « majordomes » au service de l’impérialisme. Les États néolibéraux sont des « corrupteurs », des traîtres, des « mythomanes » et des « assassins ». Et les gouvernements périphériques qui les supportent sont dirigés par des  « corrompus ». Il faut continuer à rendre hommage à Fidel Castro, Che Guevara, Omar Torrijos, Hugo Chavez, Thomas Sankara, Amilcar Cabral, et toutes les autres personnalités politiques et révolutionnaires qui ont eu la bravoure héroïque d’affronter les monstres du néocolonialisme et de l’hégémonisme.

Enlèvement du président Nicolas Maduro

    Il faut saluer aussi le courage et la détermination du président Nicolas Maduro dans cette lutte inégale qu’il a menée contre les puissances occidentales pour achever et préserver l’œuvre du Grand Penseur de la « Révolution bolivarienne ». Grâce au Commandante Hugo Chavez, le pétrole du Caracas avait arrêté d’engraisser la panse des « capitaux » états-uniens. L’État chaviste fermait le robinet du pillage des ressources naturelles sur son territoire. Les multinationales corruptrices et corrompues de l’Amérique du Nord étaient enragées comme Cerbère.

     Hier encore, nous relisions « J’accuse l’économie triomphante » d’Albert Jacquard. Sous le sous-titre « L’économisme et la misère du monde », le généticien écrit : 

     « Comme tous les intégrismes, l’intégrisme « libéral » pratique le prosélytisme. Détenteur de la seule vérité, il adopte une organisation de la société supposée la plus efficace et n’a de cesse de la transmettre et de l’imposer à tous… Cette attitude a été celle de la plupart des religions. Pour répandre la bonne parole, les chrétiens n’ont guère hésité, durant de nombreux siècles, à recourir à la force… [2]»

     Le peuple frère du Venezuela manifestera certainement sa reconnaissance envers les pays qui lui apportent dignement leurs supports matériels et logistiques. Parmi lesquels, la Russie, le Mexique, la Chine, la Turquie, Cuba, le Nicaragua, la Bolivie. Quelle tristesse de constater que l’équipe de Jovenel Moïse, noyée dans la corruption économique, dans l’ingouvernabilité politique, dans la dégradation environnementale, dans l’écurie sociale, avait privé la République d’Haïti du privilège et de l’honorabilité de joindre sa voix à celles des États qui se sont érigés en  défenseurs sincères et fidèles des intérêts du peuple vénézuélien!

     Dans « Le Marchand de Venise [3]», l’écrivain anglais William Shakespeare constate : « Si les empires, les grades, les places ne s’obtenaient pas par la corruption, si les honneurs purs n’étaient achetés qu’au prix du mérite, que de gens qui sont nus seraient couverts, que de gens qui commandent seraient commandés. »

     Les chefs d’État haïtiens – à l’exception d’une infime minorité, peut-être – sont entièrement visés par la remarque shakespearienne. La prise du pouvoir politique, depuis l’assassinat de Dessalines, passe avant tout par les couloirs multiformes de la corruption.  N’est-ce pas ce qui explique l’arrivée de certains « énergumènes » au timon des affaires de l’État dans ce pays où les dents de la pauvreté ne cessent de broyer la majorité de la population? Ce constat ne nous permet-il pas du même coup d’éclaircir les causes et de mesurer les conséquences des échecs essuyés par les nombreux citoyens – pourtant compétents, honnêtes et patriotes – constitués de femmes et d’hommes brillants qui aspiraient à gouverner la République dans l’intérêt des couches sociales marginalisées? Le philosophe et écrivain prolifique Michel Onfray – qui a publié « Sagesse », son centième ouvrage –  rappelle que ce n’est pas avec les « vertus » que l’on réussit dans la vie, mais avec les « vices ». Et cette considération, à notre humble avis, s’applique tout à fait aux milieux politiques, financiers et économiques de la planète. L’intellectuel l’a surtout insinué par ironie, dans ce débat qui l’imposait à l’équipe d’une chaîne de télévision locale.

     Les savants identifient deux types de corruption qui peuvent se manifester sous des formes différentes : la corruption active et la corruption passive. La première s’applique au corrupteur. La seconde au corrompu. Le mot vient du latin corrumpere, que l’on traduit par détérioreraltérergâternuire àfalsifier

     C’est le verbe « falsifier » qui  a engendré le complot mortel du Pont-Rouge, le 17 octobre 1806. C’est ce même terme aussi qui nous a donné les gouvernements illégitimes, anticonstitutionnels, dictatoriaux qui ont conduit la Nation haïtienne à l’autel de la décadence ruineuse. Dans cette chaîne de corruption, nous retrouvons les puissances impérialistes qui ont fait le serment de détruire la République d’Haïti. À l’égard des pays du Sud, les États-Unis, le Canada, la France pratiquent la corruption active. Ils font des promesses, offrent des avantages mirobolants, octroient des montants d’argent faramineux aux dirigeants locaux pour qu’ils leur livrent toutes les richesses de l’État. John Perkins l’a bien expliqué, lorsqu’il révèle, dans son ouvrage « Les confessions d’un assassin financier », les circonstances qui entourent l’assassinat du président panaméen, Omar EfrainTorrijos Herrera, le 31 juillet 1981.

     Le 11 juin 2005, Michèle Oriol, sociologue et responsable de la Fondation pour la recherche iconographique et documentaire, a convoqué une conférence de presse au local de la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL), dans laquelle elle a élaboré sur les chefs d’État corrompus qui se sont succédé au palais national. Elle faisait remarquer que le premier dirigeant de la première République noire de l’univers ne fut pas réellement un homme fortuné. Nous ajoutons nous-mêmes – pour appuyer cette observation – que, jusqu’à présent, les descendants de l’empereur vivent dans la pauvreté dans la petite ville de Marchand Dessalines sur laquelle régnait Gracia Delva, un sénateur béotien. Alors que la mansarde où ils habitent, qui était la résidence de leur célèbre et illustre aïeul, reçoit de nombreux visiteurs locaux et étrangers chaque année. L’État haïtien les oublie et les méprise.

     Michèle Oriol explique : 

     « C’est seulement vers la fin du 19e siècle qu’on voit arriver au fauteuil présidentiel des hommes du nord qui s’appuient sur un patrimoine foncier important et des investissements conséquents dans les industries qui sont en train de se créer dans le nord du pays. Florville Hyppolite, Tirésias Simon Sam, Nord Alexis, Tancrède Auguste, Cincinnatus Leconte, tous hommes du nord, propriétaires de magasins, d’industries dans le nord et à Port-au-Prince [5].»

     Les différentes études qui abordent le phénomène de la corruption en Haïti déduisent que l’ensemble des sphères sociales, politiques et économiques sont frappées par le problème qui est devenu une préoccupation nationale. Et même mondiale. Les pratiques de corruption observées dans les organes de l’Administration publique révoltent la conscience des citoyens. Le président Paul Eugène Magloire a fui le pays avec une fortune personnelle évaluée à 40 millions de dollars US environ [6]. Cependant, c’est à partir du régime politique des Duvalier père et fils que le mot « corruption » a acquis le droit de cité en Haïti. Les macoutes, originaires pour la plupart de la paysannerie, étalaient leurs avoirs aux yeux d’une population traquée par la dictature politique et la misère. Cette nouvelle bourgeoisie noire volait, spoliait les terres cultivables, assassinait des commerçants mulâtres et accaparait leurs biens matériels, emprisonnait les maris pour ravir les épouses… Le colonel Franck Romain fut un exemple parfait des « goujats » coupables de ces monstruosités. Il circulait sans gêne dans les rues de Port-au-Prince avec la Mercédès d’une de ses innombrables victimes. Les États-Unis appuyaient et encourageaient François le vampire. Ce « Dracula » faisait valoir qu’il agissait en fonction de la politique anticommuniste adoptée par Washington pour dissuader les pays du continent américain à suivre l’exemple de Fidel Castro.

     Au départ de Jean-Claude Duvalier pour la France, les caisses de l’État étaient vidées. Et comme si ce n’était pas assez, le fils du dictateur est revenu à l’intérieur d’un « cheval de Troie », espérant conquérir le pouvoir à son tour. La République d’Haïti est donc considérée comme une monarchie par cette famille qui devrait pourtant avoir honte de porter un « nom diabolique » qui symbolise le crime, le deuil, le viol, l’emprisonnement, le vol, la cruauté, le népotisme, le favoritisme, la coercition, l’exode, l’exil, la torture, l’analphabétisme… dans la société haïtienne. Nicolas Duvalier, fier de son origine – comme s’il se prenait pour le fils de Spartacus – se présentait étonnamment comme un éventuel remplaçant de Jovenel Moïse au palais de la présidence. Les anciens et nouveaux macoutes se faisaient déjà confectionner – peut-être – leurs accoutrements traditionnels de kaki bleu. Fasse le ciel que les vents de cette « Révolution » tant souhaitée par les compatriotes misérables ne viennent gâcher « le festin de Babette »! Comme le poète et le compositeur haïtien, Frantz « Kiki » Wainwright, 

Nous n’arrêtons pas de soupirer après la levée des vents : « Van vini, van vini, van vini m’ap ba wou bonbon… » (Ô vent, lève-toi, lève-toi, lève-toi, je te donnerai des bonbons).

Une République de « corrupteurs » et de « corrompus »

     Au seuil du 20ème siècle – entre 1903 et 1904 – sous la présidence de Pierre Nord Alexis, la République d’Haïti fut plongée dans un scandale financier et judiciaire dénommé « le procès de la consolidation ». L’un des plus grands de l’histoire des Caraïbes. L’État haïtien se devait de démasquer, de juger et de sanctionner les coupables des malversations économiques liées à la fraude sur les titres de la dette publique, appelés « bons de consolidation ». Environ 2 millions de  dollars américains (1 957 739, 52 $ US) furent détournés du Trésor public et partagés entre 11 fonctionnaires. Le président Nord Alexis, arrivé au pouvoir en 1902, ordonna une enquête rigoureuse pour assainir les finances publiques. Le 21 mars 1903, en vue de faire la lumière sur le crime financier, le président décida de former une Commission d’enquête et de vérification. Le rapport des Commissaires infirma les « présomptions d’innocence » et renforça les « présomptions de culpabilité ». Le jugement eut lieu entre le 28 novembre et le 25 décembre 1904. Le verdict tomba au cours du dernier mois. Plusieurs figures majeures de la haute société haïtienne, dont Vilbrun Guillaume Sam, Cincinnatus Leconte et Tancrède Auguste furent condamnées à de lourdes peines de prison et aux travaux forcés. Les banquiers étrangers, dont des Français et des Allemands, Joseph de la Myre-Mory, Georges Ohlrich, Rudolphe (ou Rolf) Tippenhauer, Poute de Puybaudet, Anton Jaegerhuber,  obtinrent des peines similaires, bien que la pression diplomatique compliquât et écourtât  leur temps de détention.

    Ce précédent historique rappelle que la quête de transparence et la lutte contre l’impunité ne sont pas des revendications vaines et nouvelles. Aujourd’hui encore, alors que le pays fait face à des défis majeurs liés à la mauvaise gouvernance et à l’incurie administrative, les leçons de cette sombre affaire doivent résonner comme un sérieux avertissement pour les individus impliqués dans la dilapidation de l’argent PetroCaribe. Leur tour viendra avec l’installation d’un État révolutionnaire sur le territoire national. Car, dites-vous bien, sans une justice aux bras forts et longs, l’avenir économique d’Haïti restera hypothétique. Lorsque des mécanismes de corruption viennent détourner les instruments financiers d’un pays à des fins d’enrichissement personnel – comme l’ont fait les gouvernements sataniques qui ont siphonné les fonds PetroCaribe – c’est tout l’édifice social qui s’effondre. Les conséquences néfastes sont nettement visibles : la population haïtienne crève

     Sous le gouvernement de Jean-Claude Duvalier, au cours de l’année 1975, il y eut également un grand scandale de corruption qui donna lieu à l’événement qui est entré dans l’histoire sous le titre de « procès des Timbres ». Ce jugement, qui avait rassemblé une pléiade d’avocats brillants et éloquents, tels que Me. Gérard Gourgue, Me. Théodore Achille, Me. Jean Vandal, Me. Jacques Laroche, fut relayé par des médias nationaux et internationaux. Le juge Raymond Rock fut le Doyen du tribunal. La liste [7] des accusés était constituée du Dr. Serge Fourcand, Frantz Leroy, Jean-Robert Leroy, René Exumé,  Marlène Leroy, Fritz Denis, André Dérose Junior, Guy Leroy, Eugène Maximilien, Pierre-Richard Maximilien … Le ministère public était représenté par le commissaire du gouvernement, Me. Rodrigue Casimir et ses deux substituts, Me. Hyppolite Thermitus et Me. Joseph Nérette. Ce dernier allait longtemps après devenir président par intérim de la République d’Haïti au lendemain du coup d’État sanglant qui renversa le père Jean-Bertrand Aristide le 30 septembre 1991.

     À dire vrai, ce procès, contrairement à celui de la consolidation, fut une magistrale représentation théâtrale pour amuser les citoyens de la cité. Toutes les séances furent retransmises en direct à la radio. Malgré le verdict de condamnation prononcé à l’encontre de certains accusés, les sentences n’ont pas été rigoureusement appliquées. Ni les amendes, ni les dommages, ni les intérêts et ni les frais payés à la Direction générale des impôts. Aux yeux des observateurs avisés, cette histoire ne fut qu’une vaste fumisterie. Et quelle affaire? Des faux timbres-poste mis en circulation par des personnalités influentes, dont un ministre du gouvernement. Les transactions de vente auraient rapporté plus de 23 millions de dollars aux fraudeurs. Une véritable mafia économique opérait dans les coulisses de la scène du crime. Un scénario d’un film mafiosique digne d’Hollywood, où Frantz Leroy, l’accusé principal, remplissait admirablement son rôle de méchant.

     Les rapports annuels de la Banque mondiale sur les États corrompus placent toujours la République d’Haïti dans des positions peu enviables.  S’il fallait juger les politiciens et les fonctionnaires haïtiens pour crimes de corruption, la quasi-totalité des concernés irait en prison. On trouverait certes parmi eux des citoyens pour lancer la première pierre, mais ils ne seraient pas nombreux!

    Plus d’un siècle nous sépare du célèbre « Procès de la consolidation » de 1904. Sous la présidence de Pierre Nord Alexis, l’État haïtien n’avait-il pas prouvé qu’il était capable de traduire des figures intouchables devant les tribunaux pour fraude financière? Aujourd’hui, le contraste est saisissant. Alors que le dossier PetroCaribe représente le plus grand scandale de vol et de détournement des fonds publics sur le sol haïtien, l’appareil judiciaire s’enferme dans le mutisme et la connivence. Il ne faut pas que l’urgence électorale éclipse les demandes de reddition des comptes. En aucun cas, elle ne doit pas non plus servir de prétexte à l’élaboration d’un projet d’impunité et à l’instauration d’un climat d’amnistie au profit des escrocs sans vergogne qui font les malheurs de la société haïtienne. 

    Affaire PetroCaribe : la Cour doit rendre son verdict.

Robert Lodimus

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Références et notes

[1] La Toupie.

[2] Albert Jacquard, J’accuse l’économie triomphante, Éditions Calmann-Lévy, 1995.
[3] William Shakespeare, Le marchand de Venise, pièce de théâtre écrite entre 1596 et 1597.

[4] La Toupie.

[5] Alter/Presse, Michèle Oriol : Les chefs d’État ont-ils été tous des corrompus et des assassins ? Mardi 14 juillet 2005.

[6] André Charlier, Sur le Duvaliérisme (2), Haïti Liberté, volume 12#29, du 23 au 29 janvier 2019. 

[7] Jn Mary Guillaume, Le procès des Timbres de l’été 1975 en Haïti. Ce qu’il faut retenir, 30 octobre 2013, publié par Siel.

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