Si le 13 décembre 2026 devait conduire Haïti vers une nouvelle tragédie comparable à celle du 29 novembre 1987, la responsabilité historique ne se limiterait ni à Alix Didier Fils-Aimé ni à Raina Forbin. Elle interrogerait également l’ensemble des acteurs ayant participé au processus : les membres du Conseil électoral provisoire, les ministres du gouvernement, les partis politiques ayant adhéré au projet ainsi que les signataires du Pacte national. Aucun accord politique ne prévaut sur la Constitution de 1987, qui interdit le référendum constitutionnel, et l’idée d’organiser les deux tours d’une même élection sous deux cadres constitutionnels différents soulèverait de sérieuses questions de légalité. L’histoire retiendra les choix posés par chacun. Le moment venu, il appartiendra à une justice indépendante d’établir, le cas échéant, les responsabilités individuelles conformément au droit.
PORT-AU-PRINCE, 21 juillet 2026 — Le premier tour des élections serait fixé au 13 décembre 2026, selon des informations obtenues par Rezo Nòdwès auprès de ses sources. Pourtant, lundi, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, Raina Forbin, intervenant au nom du gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé, s’est gardée de prononcer cette date. Elle a préféré annoncer que le Conseil électoral provisoire publierait son calendrier « dans les prochains jours ». Une partie de cache-cache institutionnelle : le pouvoir connaîtrait la date, mais laisserait au CEP la responsabilité politique de l’officialiser.
Le montage envisagé défie toute cohérence juridique : un premier tour le 13 décembre 2026, sous l’empire de la Constitution de 1987, puis un second tour en janvier 2027, possiblement placé sous une nouvelle architecture constitutionnelle issue d’un référendum. Or l’article 284-3 de la Loi fondamentale dispose sans détour que « toute consultation populaire tendant à modifier la Constitution par voie de référendum est formellement interdite ». Comment organiser les deux tours d’une même élection sous deux ordres constitutionnels distincts ? Quel texte déterminerait les pouvoirs, le mandat et les conditions d’investiture des élus ? Pareille construction ne serait plus seulement politiquement absurde : elle exposerait tout le processus à une contestation fondée sur l’inconstitutionnalité et l’insécurité juridique.
L’indépendance du CEP, déjà contestée, devient alors le cœur du problème. Plusieurs critiques accusent Alix Didier Fils-Aimé d’en exercer le contrôle politique par l’intermédiaire d’Uder Antoine. Jacques Desrosiers, encore présent au sein de l’institution après avoir participé à une résolution interdisant à Antoine l’accès aux locaux, apparaît désormais réduit au rôle de figurant administratif face à celui qui serait devenu, de facto, le véritable maître du dispositif. Pourquoi demeure-t-il en fonction s’il considère que l’autonomie de l’organisme électoral a été confisquée ? La conservation d’un poste peut-elle justifier le silence devant l’assujettissement présumé d’une institution chargée de garantir la sincérité du vote ?
Le souvenir du 29 novembre 1987 impose ici davantage qu’une commémoration. Ce jour-là, des hommes armés avaient attaqué des électeurs réunis à la Ruelle Vaillant, provoquant l’annulation du scrutin et inscrivant dans la mémoire nationale l’un des massacres électoraux les plus sanglants de l’après-Duvalier. Les citoyens avaient été tués alors qu’ils attendaient de voter, bulletins en main. Organiser un scrutin sans avoir préalablement neutralisé les foyers criminels de l’Ouest, de l’Artibonite et du Centre reviendrait-il à exposer de nouveau la population à une violence annoncée ? Les groupes armés poursuivis dans certaines régions ne peuvent-ils pas se déplacer vers le Sud, la Grand’Anse, le Sud-Est, le Nord-Est ou le Nord-Ouest afin de perturber les opérations électorales ?
Raina Forbin affirme que des élections pourraient être organisées dans sept départements. Mais un vote territorialement amputé, sous la menace des armes, avec des listes électorales contestées et 800 000 doublons qui n’auraient pas été audités, peut-il produire une autorité légitime ? L’ancien diplomate Pierre Antoine estime, pour sa part, que les conditions sécuritaires ne permettent nullement un scrutin crédible tant que les principaux foyers de gangs demeurent actifs. La violence, les déplacements internes et l’expansion des groupes criminels rendent toute proclamation de normalité électorale difficilement soutenable.
Alix Didier Fils-Aimé et Raina Forbin paraissent ainsi préparer un calendrier dont ils ne veulent ni assumer publiquement la date ni expliquer les contradictions constitutionnelles. Le 13 décembre 2026 pourrait devenir non pas le jour du retour à la démocratie, mais celui d’une expérimentation électorale conduite au mépris de la sécurité des citoyens et de la Constitution de 1987. L’histoire n’absout pas les gouvernants qui connaissaient le danger et ont néanmoins envoyé la population vers les urnes. Après la Ruelle Vaillant, aucun dirigeant ne peut prétendre qu’il ne savait pas.

