Une fois de plus, en ce mois de juin 2026, le gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé triomphe sur le papier. Les examens de 9e année fondamentale ont débuté « normalement » sur tout le territoire national.
Selon les chiffres officiels du MENFP, 186 748 candidats, auxquels s’ajoutent les postulants des Écoles normales d’instituteurs (ENI) et des Centres d’éducation familiale (CEF), ont composé le lundi 29 juin en communication créole, puis en éducation physique et sportive.
Le ministre Vijonet Déméro, en visite protocolaire au lycée Horatius-Laventure, à Delmas 75, a salué un « bilan satisfaisant » : des sujets accessibles, aucune irrégularité majeure signalée et la distribution de plats chauds grâce au Programme national de cantines scolaires (PNCS) et au Fonds national de l’éducation (FNE).
Le directeur général Osny Jean-Marie a, pour sa part, évoqué des « difficultés mineures » rapidement surmontées.
Belle comédie administrative.
Mais cette normalité de façade constitue une insulte cynique à la réalité haïtienne.
En organisant ces épreuves dans des zones durablement contrôlées par les gangs armés — La Plaine, Bon Repos, Carrefour, Martissant et d’autres enclaves du crime —, l’État ne démontre pas sa force. Il officialise, avec un cynisme révoltant, son harmonie quasi parfaite avec l’organisation criminelle que l’on nomme « Vivre ensemble ».
Cette coexistence n’est pas une fatalité subie. Elle est devenue une politique de fait, une capitulation assumée qui révèle que les gangs constituent un système parallèle profondément imbriqué dans les rouages de l’État.
Les faits sont têtus.
Des quartiers comme Martissant et Carrefour sont, depuis plusieurs années, des bastions de groupes armés puissants qui y exercent un contrôle territorial quasi total : barrages illégaux, racket systématique, enlèvements et violences extrêmes.
À Carrefour, malgré une reprise symbolique de certains points, notamment Carrefour Aéroport, en février 2026 par la PNH et les forces internationales, la domination des gangs demeure une réalité quotidienne dans de larges secteurs de la commune.
À Bon Repos et dans la Plaine, les attaques récurrentes contre les forces de l’ordre et les populations civiles ont été documentées à maintes reprises. Des commissariats ont été incendiés et des civils pris en otage.
Pourtant, les centres d’examen y ont fonctionné.
Des milliers d’adolescents ont pu s’y rendre et composer.
Comment ?
Par quel miracle logistique dans des zones où l’État est censé être absent ?
Seule une entente tacite, des arrangements locaux ou une forme de tolérance stratégique permettent un tel déroulement. Le ministre remercie « tous les partenaires » sans jamais préciser lesquels.
Ces partenaires incluent-ils les chefs de gangs ayant donné leur feu vert ?
Les directeurs d’école contraints de négocier quotidiennement afin de maintenir un semblant d’activité ?
Les transporteurs qui paient des taxes illégales pour acheminer élèves, surveillants et sujets d’examen ?
Cette hypocrisie institutionnelle est insupportable.
Cette mise en scène annuelle transforme les examens d’État en un rituel de légitimation mutuelle.
Les gangs démontrent qu’ils peuvent se montrer « responsables » en laissant passer les candidats ; l’État, en retour, leur accorde une reconnaissance implicite de leur autorité de fait.
Le « Vivre ensemble » n’est plus un simple slogan : c’est un pacte de non-agression qui profite aux deux parties.
Il révèle surtout que l’organisation criminelle est bien plus vaste, plus structurée et plus insidieuse qu’une simple collection de bandes désorganisées.
Elle inclut des facilitateurs au sein de l’administration, des complicités économiques et une classe politique qui préfère gérer le chaos plutôt que de l’affronter réellement.
La distribution de repas chauds dans le cadre du PADE, dans la région métropolitaine, dans l’Artibonite et ailleurs, renforce encore cette impression de complicité.
Comment ces convois circulent-ils sans incident dans des territoires où tout déplacement se paie au prix fort ?
Qui assure réellement leur sécurité ?
L’État ou les véritables maîtres des rues ?
Pendant que le ministre parade devant les caméras, les mêmes gangs continuent de recruter des mineurs, de semer la terreur et d’asphyxier l’économie.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : des centaines de milliers de personnes déplacées, des milliers de morts violentes chaque année et une capitale dont plus de 80 % du territoire demeure sous l’emprise des gangs, malgré quelques opérations ponctuelles.
Le gouvernement Fils-Aimé excelle dans cette duplicité : un discours de fermeté à l’international et à la tribune de l’ONU, mais une adaptation pragmatique et résignée sur le terrain.
Chaque session d’examens devient ainsi la démonstration que l’État haïtien a intégré les règles du jeu imposées par le crime organisé.
Ce n’est plus une faiblesse conjoncturelle.
C’est une politique structurelle de coexistence qui sacrifie l’avenir des jeunes générations.
Les adolescents qui composent aujourd’hui reçoivent surtout une leçon amère : en Haïti, la « réussite » passe par la soumission ou par la tolérance du racket armé.
Assez d’hypocrisie et de communication lénifiante.
Organiser des examens nationaux dans ces conditions n’est pas un exploit administratif.
C’est une reddition en grande pompe, une trahison de la mission régalienne de l’État.
Le « Vivre ensemble », célébré implicitement à travers ces épreuves, n’est rien d’autre qu’une capitulation collective maquillée en résilience.
Les candidats de 9e année méritent mieux qu’un certificat obtenu sous la bienveillance armée des gangs.
Le peuple haïtien mérite mieux qu’un État qui administre sa propre déchéance.
Il est urgent de crever l’abcès : le cancer criminel ne ronge pas seulement les bidonvilles ; il siège désormais au cœur même du fonctionnement institutionnel.
Les examens d’État de juin 2026 en apportent, une fois de plus, une illustration particulièrement accablante.

