Petite leçon d’histoire à Raina Forbin : le Congrès de Panama était celui de la Grande Colombie de Bolívar, pas celui d’une reconnaissance d’Haïti
Panama, 24 juin 2026 — Devant l’Assemblée générale de l’Organisation des États américains (OEA), la ministre de facto des Affaires étrangères d’Haïti, Raina Forbin, a convoqué la mémoire de Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines et Alexandre Pétion pour associer Haïti au bicentenaire du Congrès de Panama de 1826.
Une référence historique forte, mais qui demande une précision fondamentale : Haïti n’était pas présente au Congrès de Panama. Elle n’y fut jamais invitée.
Le Congrès amphictyonique de Panama, convoqué par Simón Bolívar du 22 juin au 15 juillet 1826, était principalement une initiative diplomatique des nouvelles républiques issues de l’ancien empire espagnol, notamment la Grande Colombie (Gran Colombia) — vaste entité créée en 1819 comprenant alors les territoires correspondant aujourd’hui principalement à la Colombie, au Venezuela, à l’Équateur et au Panama.
L’objectif de Bolívar était de construire une alliance politique et militaire entre les jeunes États hispano-américains afin de défendre leur indépendance face à toute tentative de reconquête européenne. Ce projet n’était pas une assemblée continentale universelle où toutes les nations libres des Amériques étaient accueillies sur un pied d’égalité.
Et c’est là que se trouve l’angle mort du discours prononcé par Raina Forbin devant l’OEA, mardi dernier.
Haïti a sauvé Bolívar, mais Bolívar n’a pas invité Haïti
L’histoire est pourtant connue.
En 1815, après l’effondrement de sa campagne militaire, Simón Bolívar arrive en Haïti. Le président Alexandre Pétion l’accueille aux Cayes, lui fournit des armes, des munitions, des navires, des volontaires et un soutien politique.
La condition posée par Pétion était historique : la liberté ne pouvait pas être réservée à quelques peuples. Bolívar devait proclamer l’abolition de l’esclavage dans les territoires libérés.
Haïti ne demandait ni territoire, ni richesse, ni domination. Elle demandait seulement que l’idéal né en 1804 — la liberté universelle — dépasse ses propres frontières.
Pourtant, onze ans plus tard, lorsque Bolívar convoque le Congrès de Panama, la République d’Haïti reste dehors.
La nation qui avait ouvert la route de la libération continentale n’a pas reçu de chaise autour de la table diplomatique.
La vérité oubliée : Haïti était trop révolutionnaire pour les nouvelles élites américaines
L’absence d’Haïti en 1826 n’était pas un simple oubli protocolaire.
La révolution haïtienne inquiétait encore les puissances esclavagistes et plusieurs élites du continent. Haïti représentait un précédent radical : un peuple anciennement réduit en esclavage avait vaincu une puissance coloniale européenne et créé son propre État.
Pour certaines nouvelles républiques, reconnaître pleinement Haïti signifiait affronter les contradictions internes liées à l’esclavage, aux hiérarchies sociales et aux intérêts économiques.
Le Congrès de Panama portait donc une contradiction historique : il parlait d’indépendance et d’unité continentale tout en laissant à l’écart la première République indépendante d’Amérique latine et des Caraïbes après les États-Unis.
Madame Raina Forbin, Pétion appartient à l’histoire du Congrès par son absence, pas par une invitation
En affirmant devant l’OEA que le Congrès de Panama portait aussi une « parcelle d’Haïti », Raina Forbin touche une vérité morale : sans Haïti, l’épopée bolivarienne aurait probablement connu un autre destin.
Mais la précision historique impose de compléter cette phrase :
Oui, Haïti était présente dans la dette morale de Bolívar. Non, Haïti n’était pas présente dans la salle du Congrès de Panama.
Cette différence n’est pas un détail. C’est toute la complexité de l’histoire diplomatique américaine.
Haïti a donné au continent une partie de sa liberté, mais le continent a longtemps refusé à Haïti la reconnaissance diplomatique qu’elle méritait.
Une ministre des Affaires étrangères doit défendre toute l’histoire, pas seulement une mémoire arrangée
Devant une institution internationale, la diplomatie exige la rigueur historique. Le rôle d’un ministre des Affaires étrangères n’est pas seulement de produire un discours symbolique, mais de porter la mémoire complète de son pays.
Le Congrès de Panama de 1826 ne fut pas une célébration de la solidarité envers Haïti. Il fut aussi le reflet de son isolement diplomatique.
Citer Pétion sans rappeler cette exclusion revient à retirer à Haïti une partie de son propre combat : celui d’une nation qui a aidé les autres peuples à devenir libres avant même d’être pleinement acceptée par eux.
1826-2026 : restaurer la vérité historique
Deux siècles plus tard, devant cette même ville de Panama, Haïti aurait pu rappeler au continent une vérité plus puissante :
- Haïti a accueilli Bolívar quand il était vaincu.
- Haïti a soutenu la libération de l’Amérique espagnole.
- Haïti a exigé l’abolition de l’esclavage comme prix moral de son aide.
- Mais Haïti fut exclue du Congrès de Panama de 1826.
Cette vérité ne diminue pas la grandeur d’Haïti. Elle l’agrandit.
Car l’histoire retiendra une contradiction : ceux qui parlaient d’unir l’Amérique ont oublié le premier peuple qui avait prouvé que l’Amérique pouvait être libre.
Madame Raina Forbin, avant de célébrer Panama 1826 au nom d’Haïti, il fallait d’abord rappeler pourquoi Haïti n’y était pas. C’est précisément cette absence qui raconte la grandeur, le sacrifice et la solitude historique de la première République noire du monde moderne.
cba

