A Grégory Sicard
Je vous remercie d’avoir porté à ma connaissance l’existence du manifeste « L’Appel du lambi », document dont vous êtes l’auteur.
Avant même d’aborder le sujet, laissez-moi louer votre courage, quand nous savons que depuis un certain temps, nos intellectuels ont cessé d’écrire autant que le public national méprise la lecture. Ainsi, votre Manifeste rentre obligatoirement dans le répertoire des documents utiles au changement national, si on peut se permettre de s’exprimer de cette façon.
Puisque je suis moi-même auteur de manifeste, de réforme et de proposition de sortie de crise, c’est à la lumière de ce paramètre que votre texte sera traité, pesé, soupesé, ballotté, critiqué avant d’être jugé à sa juste valeur.
Pour éviter de vous faire porter ce que vous n’avez pas dit vous-même, mais qu’on peut aisément vous en attribuez, je prendrai le soin d’insérer des passages significatifs
extraits de votre ouvrage. Ainsi, les lecteurs pourront suivre à la lettre l’ensemble de mes démarches.
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Selon vos dires : « Le lambi est un symbole de l’identité haïtienne, un rappel de la force et de la persévérance du peuple haïtien. »
Loin de faire l’unanimité, votre position peut engendrer de vaines palabres, surtout quand on allie l’ancienneté à la modernité, toutes les fois qu’on ne les oppose radicalement.
L’histoire témoigne qu’à la fin du XVII siècle, jusqu’au début du suivant, deux courants d’idées, deux écoles esthétiques ravivaient le salon français. Il s’agit de la querelle des anciens et des modernes. Un groupe d’écrivains, tels que Boileau idéalisait le modèle que nous a légué l’Antiquité grecque et romaine. Réalistes, ces derniers saluaient parallèlement les élans novateurs des écrivains contemporains. A l’autre bout de la table de confrontation régnaient les chantres du modernisme, lesquels prônaient une littérature plus adaptée à la réalité contemporaine, soit un engagement social soutenu. Ces derniers avaient Perrault pour chef de file.
Récemment, l’économiste Etzer Émile a balayé d’un revers de main la position de certains de nos directeurs d’opinion, en les accusant de s’abriter derrières les conquêtes de nos ancêtres, sans être en mesure de présenter un bilan de réalisations contemporaines. Par ces mots, la presse nationale a pris feu. Certains voulaient le fusiller, d’autres optaient pour la pendaison. Un fait certain, tout le monde voulait sa perte.
Evidemment, de l’Indépendance à nos jours, nous avons manqué tous les grands rendez-vous de l’histoire. Nous privilégions les disputes, les divisions, quand le mépris et l’insouciance n’éclipsent les rares efforts et tout élan de progrès. Effectivement, un courant antiélitiste perturbe l’évolution naturelle de notre société.
Comme vous le savez, actuellement, plusieurs quartiers de la Capitale tombent dans la juridiction des bandes armées. Les édifices publics ont été désertés. Plus de deux cents établissements scolaires ont dû fermer leurs portes.
Tout récemment, la sélection nationale de football a dû jouer tous ses matches de préparation et de qualification à l’étranger. On ignore le montant et la provenance des fonds qui lui sont alloués. Quant à la vie nocturne, elle sommeille depuis plus d’une vingtaine d’années. Musiciens, acteurs, amuseurs ont été privés de pain. Les services de base s’éteignent, l’inflation galopante, les emplois décèdent, nos jeunes s’envolent pour l’Amérique du Sud, de là étant, marchent vers le Nord.
C’est dans ce contexte que l’économiste taxe nos directeurs d’opinion d’opportunisme.
Par contre, « L’Appel du Lambi », malgré la vétusté du symbole entend galvaniser une forme « d’unité nationale ».
Évidemment, lambi, tambour, bambou, instruments de base du « rara » cristallisent l’âme nationale.
Mais, quelque chose cloche. L’Haïtien a-t-il encore une âme, après avoir été l’objet de tant de promesses illusoires, de tentatives ratées, d’impostures flagrantes, de transactions illicites?
Entre-temps, la technologie occidentale, le Net et le téléphone portable ont balayé toutes nos formes de résistances coutumières. On a rapporté que des écoliers ont injurié la mère de Dessalines. C’est un fait indéniable, les étrangers veulent nous imposer le « mariage pour tous ». Les produits usés qui inondent notre marché ruinent notre capacité de production. Aujourd’hui, nous importons les denrées que nous exportions, hier.
Pendant que le Lambi nous rassemble, la technologie de pointe a amplifié la dissémination informatique. Il est possible d’atteindre en une fraction de seconde nos compatriotes qui résident dans les quatre coins du monde. En un mot, la technologie de pointe, par la vitesse remporte une victoire sur la distance.
Vous prônez le « Lambi », l’autre parle de « combitisme ». Autant de valeurs qu’il faut transférer sur un registre moderne.
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Parlant du Lambi comme symbole d’unité nationale : « Il transcende les divisions politiques et sociales pour rassembler tous les Haïtiens autour d’une vision commune : un Haïti prospère, juste et démocratique. »
La mystique du Lambi peut-elle dissiper l’hostilité, l’antagonisme, les différends qui travaillent notre société ?
Nous sommes en proie à des luttes intestines, quand une partie veut faire disparaître l’autre, quand un groupe monopolise le pouvoir, s’approprie impunément de la richesse nationale, butin qu’il partage avec ses proches, sans aucune forme de reproche.
Nos rêves de grandeur sont fondés sur le malheur d’autrui. Incapables de faire de la concurrence, nous procédons à l’élimination physique de nos concurrents. Nous confisquons sciemment l’échelle de mobilité et de promotion sociale afin de créer un régime mafieux, une situation ingérable à l’autre. C’est la seule façon pour nous de consolider notre position illicite et garantir nos fortunes clandestines.
On ne reconnaît pas nos diplômés. Dès qu’ils sont en charge, tout grimace et s’effondre autour d’eux, comme dans un film d’horreur.
La police nationale est impliquée dans les enlèvements ; la justice haïtienne encourage les voleurs de biens immobiliers ; la déchéance nationale a été scrupuleusement architecturée pour pouvoir accélérer notre disparition.
Il faut toucher la plaie du doigt. Même quand ça fait mal, au moins on saura exactement où ça fait mal.
Nous ne sommes pas les seuls peuples qui sur le chemin de la déroute, auraient préconisé « un retour à la source » pour pouvoir se recadrer dans le temps. Ce mouvement est connu sous le nom de « néo-nationalisme ». Il émerge dans la politique, l’économie, la culture et l’art.
Par exemple, pour désamorcer la crise politique actuelle, certains Français préconisent un retour à la Quatrième République tandis que d’autres seraient favorables à l’intronisation de la Sixième. Il faut souligner que depuis la chute de la Monarchie survenue en 1789, la France s’est finalement stabilisée sous la Cinquième République menée par De Gaule, en 1958.
De la Monarchie absolue, la France proclama la Monarchie constitutionnelle, puis la Première République, le Consulat, L’Empire, la Restauration, la Deuxième République, le Second Empire, la Troisième République, le Régime de Vichy, le Gouvernement provisoire, la Quatrième République, pour finir sa course sur la Cinquième.
Nous autres Haïtiens, nous n’avons pas su trouver la formule qui répond à nos attentes. Même quand nous avons identifié l’ensemble des contradictions qui empestent notre démocratie, on se retrouve dans l’impossibilité d’opérer les rectifications nécessaires. Car, le désordre a donné naissance à l’économie criminelle, vache à lait de l’oligarchie nationale. Nous sommes l’otage d’un système politique cadavérique défendu par la presse, les bandes armées, les politiciens sous le regard complice de la majorité silencieuse.
Cependant, dans notre cas, il faut éviter de vénérer les vestiges du passé, jusqu’à vouloir ressusciter les héroïques cendres de nos ancêtres. Les Pères de la patrie n’y sont pour rien dans la décomposition de la société haïtienne. Simplement, ils se sentent trahis pour avoir constaté que nous nous sommes précipités dans une condition inférieure à l’esclavage.
La notion de temporalité dont symbolise le Lambi est difficilement acceptable pour une société privée d’élite responsable et qui fait face à l’invasion de la technologie moderne. Il faut reconnaître que nous évoluons dans un environnement différent de celui de nos ancêtres. Ceux-ci utilisaient les moyens du bord pour faire avancer la lutte. Tandis que, nous autres, formés à l’occidentale peinent à échafauder une nouvelle plateforme de débat national, malgré les moyens technologiques dont nous disposons.
Dans le Manifeste, vous dites ceci : « Un programme Politique dont les objectifs sont regroupés sous la devise nationale: Liberté, Egalité, Fraternité, avec ajout de 3 thèmes: Environnement, Relations internationales et Participation Citoyenne. »
Si le Lambi est l’instrument d’unité nationale par excellence, par contre, la devise nationale à laquelle vous faites référence, présage un débat métaphysique illimité, dans la mesure qu’elle n’offre aucune forme de repère convaincante.
Dans notre cas, il faut éviter toute forme de manipulation, de mystification pour permettre à l’unité nationale de croître en quantité et qualité, en identité et consistance.
Chacun postule sa propre interprétation de Liberté, Egalité, Fraternité. Il existe plusieurs versions d’opinions sur l’Environnement, les Relations internationales et la Participation Citoyenne. Effectivement, ces concepts universels perturbent toute forme d’approches pragmatiques quand ils invoquent les fantasmes.
En ce qui nous concerne, quand on n’est pas capable de fixer le sens d’un mot, pour prévenir la confusion, il faut éviter d’en faire usage.
L’Etat qui est une suite d’administrations, de bureaux et de sous-commissions s’établit sur un constant appelé souveraineté. Puisque la nation souffre de carences institutionnelles, que le désordre s’est généralisé, autant que l’insécurité glisse subtilement dans nos mœurs, on est en droit de questionner le rôle et l’existence de l’État, le régulateur suprême.
L’Appel du Lambi se conclut sur quatre piliers, à savoir : « Renforcer la démocratie et l’État de droit, promouvoir le développement économique et social, investir dans l’éducation et la santé, préserver et promouvoir la culture. »
Les quatre piliers que vous mentionnez sont facilement détectables. Car, on s’y cogne la tête quotidiennement. Cependant, votre rappel à l’ordre est lui-même en désordre. Car, chacun des quatre piliers semble être soutenus par un point d’interrogation. Qu’entendez-vous par « Renforcer la démocratie et l’État de droit ?» Que faut-il faire pour « promouvoir le développement économique et social ? » Comment faire pour générer des fonds pour pouvoir « investir dans l’éducation et la santé ? » Avez-vous un plan pour « préserver et promouvoir la culture ? »
Tous les penseurs politiques ont toujours pris soin d’identifier les contradictions qui ruinent l’État. Puis, ils proposent des rectifications salutaires. Ainsi, sans vous offenser, m’est-il permis d’énoncer mes propres propositions, à savoir : « l’abolition de la primature, la démobilisation de l’Armée haïtienne, la décentralisation administrative, l’industrialisation nationale, l’intégration sociale, l’adoption du français comme l’unique langue officielle. » En peu de mots, j’édifie un paramètre d’action, j’initie un nouveau débat, soit une nouvelle plateforme de discussion afin de canaliser les esprits dans la nouvelle direction à donner à la nation.
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Comme je l’ai indiqué au début, j’appuie sans réserve toutes les propositions de sortie de crise. Cependant, vu mon degré d’engagement politique, je crois que vous n’avez pas exploré le sujet à fond et assez. Il y manque un élément déterminant. Je conseille à tous ceux qui cherchent une sortie de crise de s’informer davantage sur ce qui a été dit avant eux. En 2003, quand je me proposais d’intervenir dans le dossier national, j’ai relu plusieurs fois la Constitution de 1987, la Constitution française, américaine, italienne. J’ai feuilleté « Investir dans l’humain », le Livre blanc de la Famille Lavalas.
Tout ce que je sais, c’est qu’Haïti ne sortira pas du cercle vicieux sans une approche pragmatique accompagnée d’une politique publique pro modernisme. C’est la raison pour laquelle certains secteurs parle de « Table rase ». Effectivement, nous avons besoin d’une nouvelle direction, laquelle doit être le cheval de bataille de « l’élite politique émergente ».
Malheureusement, Je n’ai pas pu trouver dans L’Appel au Lambi, le miracle du tambour. Je dépiste plutôt une stagnation qui donne l’illusion d’avancer, mais qui au fond nous maintient dans le vide.
Mes salutations.
Rony Blain
New York, le 13 juin 2026.
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