21 juin 2026
Haïti face à elle-même : le test de la volonté nationale
Actualités Opinions Orientation

Haïti face à elle-même : le test de la volonté nationale

Par Patrick Prézeau Stephenson*

Dans un essai récent, une voix influente des politiques publiques haïtiennes a soutenu que le pays devait construire une force de 10 000 soldats, en présentant cette idée non comme une nostalgie, mais comme un calcul politique : la souveraineté coûte cher, l’insécurité coûte davantage. Un ancien officier militaire haïtien a proposé une vision encore plus audacieuse : recruter 50 000 jeunes hommes et femmes dans tous les départementsfinancer la sécurité par des instruments adossés à la diasporadéployer des milliers d’agents des douanes pour freiner les flux d’armes, et mettre la diplomatie au service d’un plan national plutôt que de calendriers étrangers.

Lue avec émotion, la proposition ressemble à une bouée de sauvetage. Lue sur le plan opérationnel, c’est un projet de construction étatique d’une difficulté exceptionnelle.

L’attrait est évident. Le vide sécuritaire en Haïti n’a rien d’abstrait ; il se mesure en routes bloquéesécoles ferméescommerce extorqué et quartiers désertés à la tombée de la nuit. Dans ce contexte, l’argument de l’officier frappe juste : seuls des Haïtiens, enracinés dans la langue et les codes sociaux locaux, peuvent sécuriser durablement les rues haïtiennes. Sur un point essentiel, il a raison : aucune mission étrangère ne peut se substituer à la légitimité nationale.

Mais la légitimité n’est pas la capacité.

Une campagne massive de recrutement décentralisé — 5 000 par département — pourrait produire du renseignement local et une présence territoriale rapide. Elle pourrait aussi, en l’absence de filtrage strict et de discipline de commandement, reproduire la fragmentation même qu’elle prétend combattre. Dans un pays où se superposent réseaux armés et clientélisme politique, un recrutement sans vérification approfondie risque de transformer les uniformes en loyautés concurrentes. La différence entre une force nationale et une mosaïque armée ne tient pas au nombre d’effectifs ; elle tient à la doctrine, la formation et la chaîne de commandement.

L’argument du financement est, lui aussi, convaincant — et, lui aussi, conditionnel. La diaspora haïtienne envoie chaque année des milliards, un réservoir remarquable de patriotisme économique. L’officier propose d’en canaliser une part via des obligations transparentes, afin que les familles ne soient pas sacrifiées pendant que la sécurité nationale est financée. Le mécanisme est rationnel en principe. Mais le capital de la diaspora suit la confiance, et la confiance suit des garanties vérifiables : audits indépendantscomptes sanctuarisésrapports publics trimestriels et sanctions applicables en cas de détournement. Sans cela, les « obligations diaspora » deviennent un slogan de plus, en concurrence avec un scepticisme ancré dans l’expérience.

Là où l’ancien officier est le plus persuasif, c’est sur les douanes et les frontières. Les armes n’apparaissent pas spontanément dans les quartiers ; elles arrivent par des systèmes — ports, littoraux, points de passage — et transitent par des acteurs soit incapables, soit complices, soit les deux. Une stratégie sérieuse contre le trafic exige des douaniers professionnelsdes technologies modernes de scanune coordination maritime, et des unités anticorruption protégées des ingérences politiquesLa sécurité commence aux frontières.

Sa critique de la diplomatie mérite également une écoute lucide. Les acteurs internationaux n’inventent pas la souveraineté haïtienne ; ils répondent à des incitations, des mandats et des rapports de force. Haïti ne recevra pas une architecture sécuritaire durable par simple bonne volonté extérieure. Mais « imposer » un plan à l’ONU est moins réaliste que d’en présenter un qui soit techniquement crédiblefiscalement gouverné et politiquement appropriéLa diplomatie est un levier qui se construit par la préparation.

La vérité centrale de ce débat est inconfortable et incontournable : Haïti ne fait pas face à un simple échec sécuritaire, mais à un échec institutionnel. Une armée peut tenir le terrain. Elle ne peut pas, seule, poursuivre les ravisseurs, juger la corruption, sécuriser les chaînes de preuve ou assainir les ports. Ces tâches relèvent d’un écosystème plus large : police, justice, douanes, renseignement financier, système carcéral et contrôle civil. Reconstruire un pilier en négligeant les autres, c’est ainsi que des États dépensent beaucoup et restent fragiles.

Pourtant, rejeter cette proposition d’un revers de main serait manquer sa portée historique. Elle incarne l’une des expressions les plus nettes d’un sentiment qui se durcit dans la société haïtienne : l’ère des solutions temporaires est terminée. Les citoyens ne demandent plus un nouveau pansement d’urgence, mais un pacte souverain de sécurité — coûteux, discipliné et mesurable.

C’est la bonne exigence.

La voie praticable n’est pas une mobilisation spectaculaire du jour au lendemain, mais un programme national séquencé : recruter par vagues contrôléesformer au centre selon des standards unifiésfaire tourner les déploiements pour limiter la capture localelier chaque expansion sécuritaire à des jalons judiciaires et douaniers, et soumettre chaque dollar à un contrôle indépendant. Autrement dit, il faut construire la force au rythme des institutions, pas de la colère.

Le dilemme haïtien n’est pas de choisir entre souveraineté et assistance. Il est de transformer l’urgence en architecture.

La lettre de l’ancien officier, malgré son maximalisme, pointe vers le seul horizon durable : un État capable de protéger ses citoyens avec ses propres institutions. La question n’est plus de savoir si cette ambition est justifiée.

La question est de savoir si le leadership haïtien peut la rendre gouvernable

References

1] Stephenson Prézeau P 2024. Le Coût Caché de la Violence des Gangs en Haïti. https://prezeau.blogspot.com/2024/04/le-cout-cache-de-la-violence-des-gangs.html

[2] Stephenson Prézeau P 2024. Building a 10K Strong Army in Haiti: A Strategic Investment for National Security and Stability . https://prezeau.blogspot.com/2024/04/building-10k-strong-army-in-haiti.html

 [3] Dominican Army – Wikipedia 

 [4]Anonymous former Haitian army officer. 2026. Personal communication (letter to Michel Ange), June 21, 2026.

*Patrick Prézeau Stephenson is a Haitian scientist, policy analyst, financial advisor and author specializing in Caribbean security and development.

Contact Médias Patrick Prézeau Stephenson: Éditeur manifeste1804@gmail.com

Men anpil chaj pa lou. Mèsi pou pataje manifès la:

Kilès nouye :  Manifeste L’Appel du Lambi – Unité et Action pour Haïti

Vizite paj akèy la: https://shorturl.at/cozFM

Li sou entènèt: https://shorturl.at/rBOTZ

Telechaje deniè vèsyon 2026 la: https://shorturl.at/g08Do

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.