By Patrick Prézeau Stephenson*
Un paysage politique fracturé ne signale pas la démocratie — il signale son absence. Haïti a besoin d’une loi électorale forte qui impose la consolidation, pas d’un carnaval de sigles.
PORT-AU-PRINCE — Il y a un chiffre qui devrait hanter quiconque se soucie véritablement de la démocratie haïtienne : 282.
C’est le nombre de partis politiques et de coalitions que le Conseil électoral provisoire d’Haïti, le CEP, a approuvés pour les prochaines élections du pays — les premières depuis plus d’une décennie. Trente-huit autres sont encore en attente. Trois cent vingt groupes se sont inscrits en un sprint de dix jours. Laissez ce chiffre résonner un instant.
Dans une nation d’environ 11,5 millions d’habitants — où plus de 1,4 million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, où des groupes armés contrôlent les axes routiers vitaux et des quartiers entiers de la capitale, où la plupart des citoyens ont perdu les documents d’identité nécessaires pour voter — la classe politique a réussi à fabriquer près d’un parti pour 40 000 habitants. La France, un pays de 68 millions d’habitants doté de l’une des cultures politiques les plus fragmentées d’Europe, fonctionne avec une trentaine de partis significatifs. Le Brésil, l’exemple type du chaos multipartite, en compte 29 enregistrés. Haïti en a presque dix fois plus.
Ce n’est pas du pluralisme. C’est une pulvérisation politique. Et c’est, par dessein ou par négligence, le plus grand obstacle structurel aux élections crédibles que le peuple haïtien mérite désespérément.
L’arithmétique de l’absurde
Soyons clairs sur ce que signifient concrètement 282 partis.
Cela signifie que le jour du scrutin — à supposer que ce jour arrive effectivement — un électeur de Cité Soleil, de Jérémie ou du Cap-Haïtien sera confronté à un bulletin de vote si encombré de logos, d’acronymes et de visages que tout choix éclairé deviendra fonctionnellement impossible. Les recherches menées à travers les systèmes électoraux du monde entier ont systématiquement démontré que lorsque la complexité du bulletin dépasse la capacité cognitive de l’électeur, trois choses se produisent : la participation chute, les bulletins nuls se multiplient et les acteurs les mieux financés ou les plus violents l’emportent. En Haïti, où l’alphabétisation des adultes tourne autour de 62 % et où la grande majorité des électeurs n’ont eu aucun engagement civique avec la politique formelle depuis plus d’une décennie, un bulletin à 282 partis n’est pas une invitation à participer — c’est un instrument de confusion.
Cela signifie que le défi déjà catastrophique de la logistique — imprimer les bulletins, former les assesseurs, distribuer le matériel dans des zones sous contrôle des gangs — est multiplié par un ordre de grandeur. Chaque parti supplémentaire engendre des observateurs supplémentaires, des contestations supplémentaires, des litiges supplémentaires. Le CEP, qui n’a même pas encore divulgué le coût total de ces élections, et encore moins sécurisé leur financement, devra administrer un processus d’une complexité byzantine avec des ressources qui seraient insuffisantes pour un exercice bien plus simple.

Et cela signifie que le prochain gouvernement, s’il voit le jour, sera presque certainement élu par une pluralité infime lors d’un scrutin à faible participation — un président ou un parlementaire « choisi » par peut-être 15 ou 20 % des électeurs inscrits au premier tour, dans un pays où la légitimité de l’exercice tout entier ne tient déjà qu’à un fil.
Ce n’est pas hypothétique. C’est l’histoire moderne d’Haïti qui se répète. Lors du cycle électoral de 2015-2016 — la dernière fois que les Haïtiens se sont rendus aux urnes — le premier tour de l’élection présidentielle a été annulé au milieu d’accusations généralisées de fraude, en grande partie rendues possibles par cette même fragmentation qui permettait à des partis obscurs de servir de véhicules au bourrage d’urnes et aux candidatures par procuration. Jovenel Moïse a finalement remporté la présidence lors d’un second tour avec les voix de moins de 600 000 personnes dans un pays de millions d’habitants. Il a gouverné sans parlement fonctionnel pendant la majeure partie de son mandat. Il a été assassiné en 2021. Haïti n’a pas tenu d’élection depuis.
Le carrousel des 282 partis n’est pas la cause de tout cela. Mais il est l’échafaudage sur lequel se construit la dysfonction.
Les partis absents racontent leur propre histoire
Il y a une ironie amère dans la liste approuvée par le CEP. Les deux absences les plus remarquées — le PHTK, le parti de l’ancien président Michel Martelly, et la plateforme RED, alignée sur les alliés du défunt président Moïse — sont précisément les formations qui ont dominé le dernier cycle électoral. Leur exclusion, non expliquée par le CEP et non confirmée par les partis eux-mêmes (The Haitian Times a rapporté que les tentatives pour joindre les représentants du PHTK et de RED ont été infructueuses), soulève immédiatement des questions quant au caractère véritablement « inclusif et impartial » de ce processus, tel que le revendique le Conseil.
Mais voici le point plus profond : que le PHTK et RED soient inclus ou exclus, le problème structurel reste identique. Deux cent quatre-vingt-deux partis, c’est ingouvernable — que le chiffre soit 284 ou 278. La présence de Fanmi Lavalas, de l’OPL, de Pitit Dessalines, d’EDE et d’AAA sur la liste approuvée indique que les grands courants idéologiques de la politique haïtienne sont représentés. Ce que les 277 autres formations représentent n’est, dans la plupart des cas, pas une idéologie mais une ambition individuelle — un véhicule pour un seul politicien, un seul financier, un seul mécène de la diaspora, ou, dans les pires cas, un seul réseau affilié à un gang cherchant une légitimité institutionnelle.
C’est le secret de polichinelle d’Haïti, et tout le monde à Port-au-Prince le sait : la grande majorité de ces « partis » n’ont pas de membres, pas de programme, pas de bureaux, pas de structure de base, et pas d’autre objectif que de positionner leur chef pour une place à la table — ou, à défaut, une place dans la négociation sur la distribution des ressources étatiques post-électorales. Ce ne sont pas des expressions de la démocratie. Ce sont des instruments de sa capture.
Le plaidoyer pour une consolidation obligatoire
Il existe une solution. Elle n’est ni exotique ni inédite. Elle est, en réalité, la norme dans pratiquement toutes les démocraties fonctionnelles de la planète : une loi électorale forte qui impose des seuils significatifs pour l’enregistrement et la participation des partis, et qui force la consolidation de la cartographie politique haïtienne en un paysage gérable et gouvernable.
L’argument contre une telle loi est prévisible : elle serait « antidémocratique », une restriction de la liberté politique, un écho d’autoritarisme dans un pays qui en a trop connu. Cet argument mérite le respect — puis il mérite d’être rejeté, car il confond la forme de la démocratie avec sa substance.
La démocratie, ce n’est pas le droit d’enregistrer un parti. La démocratie, c’est le droit des citoyens de faire des choix éclairés, de demander des comptes à leurs représentants et de vivre sous un gouvernement qui tire une légitimité véritable de leur consentement. Un système qui offre 282 options sans produire aucun de ces résultats n’est pas démocratique. C’est une parodie.
Voici ce qu’une loi de réforme électorale crédible — adoptée avant, et non après, le prochain scrutin — devrait exiger :
Premièrement, des seuils organisationnels réels. Tout parti sollicitant son enregistrement devrait être tenu de démontrer une présence physique dans un nombre minimum de départements — disons au moins six des dix que compte Haïti — avec des listes d’adhérents documentées et vérifiables. Un parti qui n’existe qu’à Port-au-Prince, ou uniquement dans le salon d’un politicien, n’est pas un parti politique national. Il ne devrait pas figurer sur un bulletin national.
Deuxièmement, des exigences de transparence financière. Les partis enregistrés devraient être tenus de divulguer leurs sources de financement, de se soumettre à des audits et de démontrer qu’ils possèdent la capacité financière et organisationnelle minimale pour réellement disputer des élections — former des observateurs, présenter des candidats, mener une campagne qui touche les électeurs. Le cadre actuel d’Haïti n’impose pratiquement aucune exigence de ce type, ce qui explique pourquoi l’enregistrement des partis est devenu une foire d’empoigne.
Troisièmement, des mécanismes d’incitation aux coalitions et aux fusions. La loi devrait activement encourager — par un positionnement préférentiel sur le bulletin, l’éligibilité au financement public et des garanties d’accès aux médias — la fusion des petites formations en coalitions plus larges. La culture politique haïtienne fonctionne déjà par alliances et plateformes ; la loi devrait formaliser et récompenser cette tendance plutôt que de permettre à des centaines d’entités atomisées de persister sur le papier.
Quatrièmement, des seuils électoraux pour la représentation parlementaire. Tout parti qui n’atteint pas un pourcentage minimum du vote national — 3 à 5 %, conformément aux normes en vigueur dans des démocraties allant de l’Allemagne au Brésil en passant par le Sénégal — devrait perdre son enregistrement et son droit de concourir au cycle suivant. Ce mécanisme unique, plus que tout autre, a prouvé son efficacité à travers le monde pour rationaliser les systèmes de partis sans étouffer la diversité politique authentique.
Cinquièmement, et c’est le plus crucial, l’interdiction des candidatures par des partis non enregistrés ou non qualifiés. Le bulletin de vote doit être simplifié. Si les prochaines élections haïtiennes présentent 282 partis sur le bulletin, l’élection est déjà compromise avant même qu’un seul vote ne soit déposé.
La jeunesse et les femmes ne peuvent plus attendre
Il y a une dimension démographique à cette crise qui rend la réforme non seulement souhaitable mais urgente.
La pyramide des âges d’Haïti — un sujet d’analyse approfondie tant par les stratèges de campagne que par les démographes — raconte une histoire sans ambiguïté : c’est l’une des nations les plus jeunes de l’hémisphère occidental. L’âge médian est d’environ 24 ans. Les cohortes entre 15 et 35 ans sont les plus importantes de l’histoire du pays. Les femmes sont légèrement plus nombreuses que les hommes dans les tranches d’âge économiquement et politiquement décisives de 40 à 69 ans et sont, selon toutes les mesures disponibles, le pilier de l’économie informelle haïtienne, de ses structures communautaires et de sa résilience sociale.
Ces données démographiques ne représentent pas seulement un électorat, mais un mandat. Les jeunes Haïtiens et les femmes haïtiennes ont le plus en jeu dans ces élections et le plus à perdre d’un processus qui s’effondre sous sa propre complexité absurde. Une électrice de 22 ans votant pour la première fois à Gonaïves, confrontée à un bulletin comportant des dizaines de candidats — dont beaucoup lui sont inconnus, la plupart représentant des partis sans programme identifiable — n’exerce pas son libre arbitre démocratique. On lui demande de participer à une loterie.
Le paysage des 282 partis est particulièrement hostile aux candidatures féminines. Dans un champ fragmenté, le succès va à ceux qui ont les poches les plus profondes, les réseaux de clientélisme les plus étendus et, dans trop de circonscriptions, les relations les plus étroites avec les groupes armés. Les femmes — qui sont systématiquement exclues de ces trois structures de pouvoir — sont mathématiquement désavantagées par la fragmentation. Un système de partis consolidé, en revanche, permettrait le type de réformes internes aux partis (quotas de genre, listes alternées) qui ont prouvé leur efficacité pour accroître la représentation des femmes, du Rwanda à la Bolivie en passant par le Sénégal.
La même logique s’applique à la jeunesse. Les jeunes candidats sans fortune familiale ni machine politique établie n’ont pratiquement aucune chance de percer dans un champ de 282 formations. La consolidation crée des partis plus grands avec davantage de compétition interne — et plus de place pour le renouvellement générationnel.
Le silence commode de la communauté internationale
Il faut le dire sans détour : les partenaires internationaux d’Haïti portent une responsabilité considérable dans l’état actuel des choses, et leur silence sur la question des 282 partis est assourdissant.
Le Programme des Nations Unies pour le développement, l’Organisation des États américains, le Département d’État américain et la constellation d’acteurs internationaux qui rencontrent actuellement le Premier ministre Fils-Aimé pour discuter du « financement et de la sécurité » électoraux n’ont, à ce jour, publié aucune déclaration publique remettant en question la crédibilité d’une élection à 282 partis. Ils n’ont offert aucune orientation technique sur la rationalisation du système de partis. Ils n’ont conditionné aucun financement à une réforme de la loi électorale.
Ce n’est pas de la neutralité. C’est de la négligence. Les acteurs internationaux savent — parce que leurs propres recherches et leurs propres expériences en matière d’assistance électorale post-conflit, du Libéria au Timor-Leste en passant par l’Irak, le leur ont appris — que la fragmentation du système de partis est l’un des prédicteurs les plus fiables de l’échec électoral. Ils savent que la logistique d’une élection à 282 partis dans un pays présentant les contraintes d’infrastructure, de sécurité et de ressources d’Haïti est pratiquement impossible. Et pourtant, ils continuent d’accomplir le rituel du « soutien au processus » sans questionner si le processus est conçu pour réussir.
Si la communauté internationale est sincère quant à la tenue d’élections haïtiennes crédibles — et il y a des raisons légitimes d’en douter — elle devrait faire de la réforme de la loi électorale une condition de son soutien financier et logistique. Non comme une imposition, mais comme la reconnaissance de ce que chaque électeur haïtien sait déjà : ce système ne fonctionne pas.
La promesse du Premier ministre
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a déclaré, avec une conviction manifeste, que « les élections auront lieu » et que « leur succès est une responsabilité historique et collective ». Il a évoqué une « feuille de route claire : rétablir la sécurité, reconstruire l’économie et organiser des élections générales ».
Ce sont de belles paroles. Mais une feuille de route qui mène à une élection à 282 partis est une feuille de route vers nulle part. La situation sécuritaire — avec la coalition Viv Ansanm et d’autres groupes armés contrôlant de vastes territoires, avec la Mission multinationale d’appui à la sécurité en phase de réduction et les renforts tchadiens pas encore déployés — reste critique. Le budget électoral n’est ni divulgué ni financé. La période d’inscription des électeurs, débutant le 1er avril, exigera de millions de citoyens qu’ils obtiennent ou remplacent leurs documents d’identité dans un pays où l’Office national d’identification fonctionne à peine.
Face à cette toile de fond, la réforme la plus déterminante que le gouvernement de transition pourrait entreprendre — une réforme entièrement en son pouvoir, ne nécessitant aucune autorisation internationale ni aucune opération militaire — serait d’adopter une loi électorale qui rationalise le système de partis avant l’ouverture de la période d’inscription des candidats le 13 avril.
Il ne s’agit pas d’exclure des voix. Il s’agit de créer les conditions dans lesquelles les voix peuvent réellement être entendues. Un agriculteur haïtien dans l’Artibonite, une marchande de Croix-des-Bossales, un étudiant universitaire au Cap-Haïtien — ces citoyens n’ont pas besoin de 282 choix. Ils ont besoin de vrais choix : des programmes clairs, des partis responsables, des candidats qu’ils peuvent évaluer et, après l’élection, auxquels ils peuvent demander des comptes.
Haïti mérite mieux que cela
Il existe une expression qui revient sans cesse dans le discours politique haïtien, généralement invoquée avec un mélange d’espoir et d’épuisement : « Eleksyon se sèl wout la. » Les élections sont la seule voie. Pour une nation qui a enduré la dictature, les coups d’État, l’intervention étrangère, les catastrophes naturelles, l’assassinat présidentiel et maintenant le règne des gangs, l’insistance sur la voie électorale n’est pas naïve — c’est un acte de foi profond, presque provocateur, dans la possibilité de l’autogouvernance.
Cette foi mérite un processus qui en soit digne.
Deux cent quatre-vingt-deux partis, ce n’est pas un processus digne de cette foi. C’est l’aveu de la classe politique qu’elle a privilégié sa propre fragmentation sur la cohérence de la nation, ses propres ambitions sur les besoins de l’électorat, sa propre survie sur l’avenir du pays.
La pyramide des âges d’Haïti crie ce que la cartographie politique refuse d’admettre : c’est une nation jeune, une nation portée par ses femmes, une nation qui attend depuis plus d’une décennie le simple droit de choisir ses dirigeants. Ce droit est dénué de sens si l’architecture du choix est conçue — par négligence ou par intention — pour produire le chaos.
Une loi électorale forte qui impose la consolidation n’est pas un luxe. Ce n’est pas un exercice académique. C’est le préalable à toute autre promesse — sécurité, emploi, éducation, justice — que n’importe lequel de ces 282 partis prétend offrir.
Le temps de cette loi n’est pas après l’élection. C’est maintenant. Avant le 13 avril. Avant qu’un seul candidat ne dépose sa candidature. Avant qu’une autre génération d’électeurs haïtiens ne soit invitée à participer à un processus conçu pour échouer.
Ayiti merite plis pase sa. Haïti mérite mieux que cela.
*Patrick Prézeau Stephenson is a Haitian scientist, policy analyst, financial advisor and author specializing in Caribbean security and development.
Contact Médias Patrick Prézeau Stephenson: Éditeur manifeste1804@gmail.com
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